FRIC-FRAC CLUB

« Je pense donc je ne suis pas » Fernando Pessoa

mardi 22 mai 2007

Les formes du mal chez Roberto Bolaño. La littérature nazie en Amérique, Étoile distante, Nocturne du Chili.

Roberto Bolaño est un écrivain chilien décédé à l’âge de 50 ans en 2003. En France, son œuvre est éditée chez Christian Bourgois. Trois de ses livres viennent de paraître dans la collection de poche "Titres" : La littérature nazie en Amérique, Etoile distante et Nocturne du Chili. Bolaño est fasciné par les manifestations du mal et plus particulièrement par les liens qu’entretiennent étrangement l’art et le mal. Chacun de ces trois petits livres explore les différentes manières dont le mal et l’art s’accouplent pour donner naissance à ces artistes monstrueux qui nous apprennent tellement sur l’humain.


I. La littérature nazie en Amérique : la banalité du mal.

La banalité du mal est un concept développé par Hannah Arendt à l’occasion du procès d’Eichmann qu’elle couvrit d’avril 1961 à mai 1962 pour le New Yorker. De cette expérience, elle tirera un livre intitulé Eichmann à Jérusalem et dont le sous-titre est : "Rapport sur la banalité du mal". La thèse qu’elle défendit fit scandale et suscite toujours de vives polémiques, comme en témoignent les réactions au film d’Olivier Hirschbiegel, La Chute ou au livre de Littell, Les Bienveillantes.
Sans entrer dans les détails, disons que la thèse d’Arendt était de dire que les principaux criminels nazis, dont Eichmann n’est que le parangon, n’étaient ni des monstres, ni des pervers, etc., mais des hommes effroyablement normaux. Eichmann n’était qu’un fonctionnaire zélé, ordinaire, d’une intelligence limitée (la même idée se retrouve dans La mort est mon métier de Robert Merle). Il n’était pas l’incarnation du mal, il n’était pas le diable, mais un homme. L’horreur aurait été moindre si ces criminels avaient été des monstres et leurs comportements auraient pu trouver quelques explications. Comme l’écrivait Jankélévitch dans L’imprescriptible « le diable a bon dos ». Le paroxysme du mal réside dans la tranquillité d’esprit avec lequel il est fait. Eichmann envoyait des Juifs à la mort dans le même état d’esprit que d’autres rédigent des bilans comptables qui ne les concernent guère. Il faisait le mal sans y penser. Les plus grands criminels de l'histoire n’avaient aucune nature particulière, ils étaient comme tout le monde, ce qui signifie que l’inhumain loge au fond de chacun d’entre nous et qu’il suffit de circonstances pour l’éveiller. Hannah Arendt écrit :
« Il eût été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre […]. L’ennui, avec Eichmann, c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de notre éthique, cette normalité est beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies, car elle suppose […] que ce nouveau type de criminel, tout hostis humani generis qu’il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu’il lui est impossible de savoir ou de sentir qu’il a fait le mal. »

Cette forme de manifestation du mal est le sujet de La littératures nazie en Amérique qui est un livre conçu comme une encyclopédie recensant dans l’ordre chronologique, mais dans des différentes catégories (« Mages, mercenaires, misérables », « Poètes nord-américains », « La Fraternité aryenne », etc.), les principaux écrivains nazis d’Amérique. Les articles sont de longueurs extrêmement variables, selon la quantité des renseignements biographiques disponibles. La lecture suscite un certain malaise car il n’y a aucun jugement moral, les faits étant froidement relatés. Voici quelques exemples :
Luz Mendiluce Thompson (Berlin, 1928 – Buenos Aires, 1976), poétesse, dont le principal motif de fierté réside dans une photo encadrée dans un cadre d’argent dans son salon et adorée comme une relique la représentant âgée de quelques mois dans les bras d’Adolf Hitler. à ses intimes, elle confiait qu’ « elle pouvait sentir ses bras forts et son haleine tiède au-dessus de sa tête, et que probablement ça avait été un des meilleurs moments de sa vie. »
Ignacio Zubieta (Bogotá, 1891 – Berlin, 1945), parfait dandy, beau, sportif et intelligent, mais dont l’échec critique de ses poésies va l’affecter au point de rejoindre l’Europe. Il y voyage, admire en URSS l’architecture et finit, en compagnie de deux amis, son compatriote, le romancier Jesus Fernández-Gomez (qui a droit a aussi droit à un article) et le peintre français Philippe Lemercier, à la surprise générale de tous leurs autres amis, par s’engager dans l’armée franquiste. Il se révèle être un militaire d’une telle qualité qu’il est très vite nommé capitaine. En 1941, il s’engage avec Jesus Fernández-Gomez dans la División Azul comprenant des engagés volontaires espagnols pour combattre aux côtés des Allemands. Il est blessé sur le front de l’est et reçoit la Croix de Fer pour son comportement héroïque. Après le rapatriement de la División Azul, il s’engage dans une division S.S. française puis incorpore un bataillon d’irréductibles S.S. qui défend Berlin où il finit par être tué.
Parmi les autres auteurs, nous rencontrons Ernesto Pérez Masón qui vouait une haine obsessionnelle à son collègue Lezama Lima qu’il provoqua régulièrement toute sa vie en duel. Il est surtout connu pour son roman La soupe des pauvres, célèbre pour ses acrostiches. Avec chaque première lettre des quinze chapitres, on forme la phrase suivante : « VIVA ADOLF HITLER ». Mais ce n’est pas tout ! Avec la première lettre des seconds paragraphes, on a : « JE CHIE SUR CE PAYS » et ainsi de suite avec les paragraphes suivants…
Signalons pour finir quelques cas intéressants : celui du romancier brésilien Amado Couto (1948 – 1989) obsédé par le problème de l’absence d’avant-garde de la littérature brésilienne, et qui fut en même temps l’un des membres des Escadrons de la mort dans lesquels il pratiqua la rapt, la torture et l’assassinat ; celui de l’Américain Jim O’Bannon (1940 – 1996) qui fut lié aux beatnik, jusqu’à sa conversion au nazisme après s’être vu proposé par Allen Ginsberg et l’un de ses amis noir une petite coucherie.
Tous ces articles sont suivis d’annexes permettant de mieux nous informer sur le sujet : un lexique des personnages cités dans les articles ; une liste des principales maisons d’édition et de revues diffusant cette littérature et enfin une bibliographie détaillée dans laquelle nous apprenons qu’il nous faudra attendre l’année 2023 pour voir paraître le dernier livre du célèbre auteur de science-fiction, Zach Sodenstern…
Car, bien évidemment, tous ces auteurs sont imaginaires ! Nous pouvons être rassurés, la littérature nazie, en Amérique ou ailleurs, n’est pas si importante. Bolaño a voulu montrer que l’inhumain est enfoui dans tout homme. L’art ne sauve pas de l’horreur. Alors bien sûr, on peut constater que la plupart des écrivains que nous décrit Bolaño ont connu des frustrations, des échecs, etc., mais cela ne saurait constituer une excuse puisque c’est à peu près le cas de chacun d’entre nous, au moins à certains moments de sa vie. Selon la manière dont l’individu va vivre ses revers, il peut basculer à tout instant dans la sphère du mal. Il est vrai que nombre de ces artistes sont des imbéciles et, tout comme Eichmann, selon les mots d’Arendt, ressemblent plus à des clowns qu’à des monstres. Mais l’imbécillité et les échecs n’expliquent pas cette conversion inconsciente au mal, car tous les imbéciles et les frustrés ne deviennent pas des monstres (heureusement…) ; même des hommes intelligents, comme c’est le cas de certains de ces écrivains imaginaires ou de certains dignitaires nazis, peuvent sombrer dans l’infamie. Ce qui est terrible, c’est que rien n’explique ce passage à la haine qui est une possibilité permanente.
Mais, il y a autre chose que Bolaño dénonce. Les écrivains dont il parle vivent dans une confusion conceptuelle et idéologique. Bien que défendant des idéologies fascistes, haineuses, etc., cela ne les empêche pas de fréquenter des gens issus de milieux qu’ils exècrent. Argentino Schiaffino, dit le Graisseux fréquente le Ku Klux Klan tout en ayant des amis noirs. Luz Mendiluce est éperdument amoureuse de Claudia Saldaña, une écrivaine trotskiste qui la rejette et se suicide lorsqu’elle apprend que celle-ci a été enlevée et tuée, victime de ses coreligionnaires. Ce qui est scandaleux, ce n’est pas cette confusion, c’est que cette confusion soit la même dans l’autre camp. En effet, si Claudia Saldaña rejette les avances de Luz Mendiluce pour des raisons politiques (« Parce que je suis trotskiste et toi une facho de merde »), elle ne continue pas moins à la fréquenter. Et ce paradoxe se retrouve pour chacun de ces écrivains nazis qui ont des amis dans tous les milieux et dont les œuvres sont reçues souvent de manière favorable par une critique qui se contente parfois de simplement condamner l’excessivité du propos politique. Le scandale est l’absence de scandale. L’art permettrait tout, parce qu’il se situerait au-delà des contingences du quotidien et de cette contingence particulière qu’est l’engagement politique. D’ailleurs, lorsque Claudia affirme que la politique ne peut que la séparer de Luz, cette dernière réplique que la poésie les réunit.
Ce problème est un véritable problème et fait toujours débat. Céline, Drieu la Rochelle, Cioran sont de grands écrivains et des salauds. Est-il vraiment possible de séparer l’œuvre de son auteur ? Si cette séparation est possible en soi, l’est-elle encore moralement parlant ? En voulant séparer l’œuvre de son auteur, ne contribuons-nous pas à permettre insidieusement l’émergence du mal et sa banalisation ?

II. Etoile distante : le mal radical.
Le dernier article de La littérature nazie en Amérique est consacré à Carlos Ramírez Hoffman, dit l’infâme (Santiago du Chili, 1950 – Lloret de Mar, 1998). Ce personnage est différent des autres. Lui, fait le mal pour le mal dans un but artistique. Il n’est plus l’expression de la banalité du mal, mais plutôt celle du mal radical. Le mal radical est un concept forgé par Kant et repris par Hannah Arendt qui, avant d’avoir couvert le procès Eichmann, en faisait la caractéristique des Nazis. Le mal est radical lorsque celui qui fait le mal le fait en sachant que c’est mal. Le mal n’est pas commis par inadvertance, ni au nom d’un idéal supérieur, etc. ; il est fait volontairement et consiste en une négation de l’individualité de la victime. Le sujet est donc totalement impliqué et il se construit par la destruction d’autres sujets.
Le petit texte introductif d’Etoile distante, nous apprend que Bolaño a décidé, sous la pression de son ami Arturo B. – qui n’est personne d’autre que le double de l’auteur lui-même – de faire un roman de l'histoire du (soi-disant) véritable Carlos Ramírez Hoffman. Et, comme il s’agit d’un roman, le nom des personnages change à l’exception du détective Abel Romero.
Carlos Ramírez Hoffman devient Carlos Wieder. Le narrateur dit avoir connu Carlos Wieder quelques mois avant le coup d’état du général Pinochet à l’atelier de poésie de Juan Stein, à Concepción. Wieder se faisait alors appeler Alberto Ruiz-Tagle. Beau, autodidacte, élégant et discret, Wieder, dont l’ambition est de révolutionner la poésie, dégage une telle aura qu’il se fait immédiatement aimer des jeunes poétesses de l’atelier, et plus particulièrement des plus douées et des plus belles d’entre elles, les sœurs jumelles Verónica et Angélica Garmendia alors que les hommes, bien que fascinés par cette personnalité, surtout Bibiano O’Ryan, l’ami du narrateur, le détestent. Wieder fréquente aussi, comme le narrateur et Bibiano, l’autre atelier de poésie, celui de Diego Soto. Cet atelier, installé dans une petite pièce de la faculté de médecine et séparé d’un mince couloir de la salle de dissection, est imprégné d’odeurs de mort. Il va en être de même de la poésie de Wieder dont la poésie est inséparable de la mort. C’est le coup d’Etat de Pinochet, le 11 septembre 1973, qui va donner l’occasion à Wieder de réaliser ses terribles performances artistiques. Il se rend d’abord chez les sœurs Garmendia qui se sont retirées dans les terres, chez leur tante. Il est invité à dîner et la soirée qui suit est détendue : on discute de poésie, on joue de la guitare tardivement et Wieder accepte de dormir dans la résidence familiale. Dans la nuit il se lève et va tranquillement égorger la tante avant d’aller ouvrir à deux acolytes qui viennent d’arriver. On ne retrouvera que bien des années plus tard le cadavre de l’une des sœurs.
Lieutenant dans l’aviation chilienne, Wieder réalise ensuite des performances poétiques aériennes. A bord d’un chasseur Messerschmitt 109, l’avion symbole de la Luftwaffe, il écrit en latin dans le ciel les quatre premiers versets de la Bible qui sont l’annonce de son programme : « […] La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. […] Et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres. » L’œuvre de Wieder se construit autour de cette dialectique : sur terre, le mal, la mort, les meurtres ; dans les cieux l’art, la poésie – comme s’il s’agissait de deux domaines distincts se nourrissant pourtant l’un de l’autre. Son succès est immédiat, il multiplie les performances en écrivant dans le ciel ses propres textes, textes dans lesquels il fait allusion à des femmes disparues…
La perversion sadique de Wieder est la source de son inspiration comme il le prouvera lors de sa dernière grande performance. Au faîte de sa renommée, il est invité à Santiago pour réaliser une performance. Celle-ci se fait en deux temps. La première étape consiste en une séance poétique dans les cieux. Pour la seconde étape, les spectateurs privilégiés, dont de hauts gradés de l’armée, sont reçus pour une collation dans un appartement. Les convives sont ensuite invités à visiter à tour de rôle une pièce dans laquelle Wieder expose ses photographies. La première personne à entrer dans cette salle est une femme qui ressortira très rapidement en vomissant. Même les responsables du régime sont horrifiés. Wieder est mis à pied et il disparaît dans la nature.
Avant de reprendre le fil de la terrible histoire de Wieder, le narrateur nous raconte ce qui est arrivé à Juan Stein et à Diego Soto, car l’art n’est pas toujours monstrueux. Un peu d’humanité repose le lecteur. Juan Stein, neveu d’Ivan Tcherniakovski, le fameux général de l’armée rouge, disparaît après le coup d’Etat. Tout le monde le croit mort, mais Bibiano retrouve sa trace : Juan Stein s’engage dans la lutte armée au Nicaragua, en Angola, au Paraguay, au Mozambique et finit par se faire tuer au Salvador. Cette fois, la poésie s’est armée pour se mettre au service des opprimés. Diego Soto, lui, s’est exilé en Europe où il vécut confortablement grâce à ses travaux de traduction, ses interventions dans des colloques, etc. Diego Soto a quitté la barbarie pour s’installer dans une tranquillité bourgeoise, ce qui est aussi l’un des destins de l’art. Mais, même embourgeoisée, la poésie, la vraie, est amour de l’autre. Une nuit, Soto, qui attend son train en gare de Perpignan, est témoin d’une agression : des skinheads tabassent une SDF. Soto ne peut s’empêcher d’intervenir et meurt poignardé. La gare de Perpignan est bien le centre du monde et, au centre du monde, il y a deux forces qui s’affrontent : la barbarie et la poésie. La barbarie l’emporte toujours en apparence, mais la poésie, qui meurt sans être vaincue, renaît de ses cendres pour faire perpétuellement face à la violence, à la haine, à la bêtise, tel Soto, nouveau Desnos, face aux nazillons français.
Carlos Wieder, insaisissable, devient alors une figure légendaire : personne ne sait où il se trouve et ses œuvres sont éditées sous différents pseudonymes dans de multiples revues néo-nazies, revues évoquées dans La littérature nazie en Amérique.
Bibiano, resté au Chili, traque l'œuvre de Wieder et le narrateur s'exile : au Mexique, puis en France et enfin en Espagne. Alors que plusieurs années se sont écoulées et qu'il n'a plus de contact avec Bibiano et ses autres amis restés au Chili, le narrateur reçoit un jour la visite d'une ancienne gloire de la police chilienne du temps d'Allende : Abel Romero. Celui-ci, qui a dû fuir le Chili après le coup d'Etat pour se réfugier en France où il faisait le ménage de nuit dans des bureaux, a été chargé par un mystérieux et très riche commanditaire (Bibiano ?) de retrouver Wieder. Contre une forte somme d'argent, le narrateur est chargé de repérer Wieder dans l'abondante littérature nazie. Seul un poète peut trouver un poète. Bien entendu, l'œuvre de Wieder n'a que l'apparence de la poésie. Sa consistance est celle de ses premiers poèmes inscrits dans le ciel du Chili : une fumée éphémère. Les recherches progressent : certains pseudonymes de Wieder ne permettent pas de le retrouver, mais nous permettent d'apprendre qu'il continue à essaimer la mort sur son chemin. Finalement, Wieder est repéré : il vit à Lloret de Mar, une station balnéaire espagnole. Le narrateur accompagne Romero en Catalogne afin d'identifier physiquement Wieder qui, selon les renseignements obtenus, fréquente un petit café près de chez lui. Le narrateur l'y attend en lisant Bruno Schulz, l'auteur polonais des Boutiques de Cannelle (à lire absolument !), qui, rappelons-le, fut abattu de deux balles dans la tête par un officier de la Gestapo en 1942. Wieder, très vieilli, n'a, à la surprise du narrateur qui l'a pourtant autrefois fréquenté, pas l'air d'un assassin, mais d'un type normal. Le monstre a l'apparence d'un homme et c'est toujours surprenant. Le narrateur confirme à Romero qu'il s'agit bien de Wieder…


III. Nocturne du Chili : le mal honteux.

Avec Nocturne du Chili, Bolaño met en scène un moribond, le père Sebastián Urrutia Lacroix, membre de l’Opus Dei, qui tente, dans un ultime effort, d’être en paix avec lui-même. Le prêtre cherche à se convaincre qu’il a toujours fait son devoir, qu’il n’a rien à se reprocher puisque, de toute façon, personne ne lui reproche quoi que ce soit, dans ce Chili démocratique qui cherche à oublier, lui aussi, son passé. Hélas, un jeune homme aux cheveux blancs, fruit de ses visions, symbole de sa mauvaise conscience, vient lui rappeler sa mauvaise foi dans l’évocation de ses souvenirs.
Le père Urrutia Lacroix qui a bâti sa carrière d’homme de lettres pendant les années Pinochet est l’un de ces hommes qui a laissé faire, parce qu’il n’avait simplement rien contre. Il pourrait, à la manière d’un Eichmann, par exemple, être convaincu de son “honnêteté”, mais, à cause de son éducation religieuse peut-être, et plus sûrement à cause de sa passion pour la poésie, il sait au plus profond de lui-même qu’il est un salaud et un lâche. Il est le témoin honteux de l’horreur.
Ce qui a entraîné le père Urrutia Lacroix sur cette voie est sa passivité et son opportunisme. Prêtre voulant devenir critique littéraire, il fréquentera le célèbre critique Farewell, représentant d’un monde ancien auquel il faudra bientôt dire “adieu”, et ami de Neruda que le jeune prêtre, admiratif, aura l’occasion de rencontrer. Pédéraste, Farewell pourra tranquillement tripoter le jeune prêtre, sans que celui-ci n’ait la moindre réaction, comme si son corps lui était totalement étranger. Car là est le talent du père Urrutia Lacroix : sa sagesse est celle de la lâcheté, elle consiste à ne pas voir, ne pas entendre, ne rien dire. Il raconte d’ailleurs que pendant les événements qui secouent son pays, des grandes réformes d’Allende à la prise du pouvoir par Pinochet, il relit, comme si de rien n’était, ses humanités : Sophocle, Thucydide ou Platon… La contradiction ne le dérange pas. Son absence de tout sens critique fait qu’il se range du côté du pouvoir sans que cela ne l’empêche le moins du monde d’assister à l’enterrement de Neruda, de la véritable poésie, victime indirecte de ce pouvoir alors que cet enterrement est en même temps une manifestation contre la violence, mais même cela, notre prêtre ne s’en aperçoit pas… De même, malgré son amitié pour Farewell et les “témoignages d’affection” que celui-ci lui a portés, il écrira des poèmes contre les invertis, comme il en écrira contre les femmes ou les enfants perdus. Et, le père Urrutia Lacroix, dans un moment de clairvoyance, ne comprendra pas pourquoi lui qui tend à l’amour se montre pourtant si enragé…
Malgré ses idéaux poétiques et religieux, le père Urrutia Lacroix ne ressent aucune compassion pour les hommes. Les riches le dégoûtent presque autant que les pauvres. Son impuissance haineuse le conduit à devenir le protégé de deux hommes : MM. Etniarc et Eniah (il faut lire ces noms de droite à gauche…). Ceux-ci lui confient une première mission : partir en Europe étudier les différents moyens utilisés par les autorités religieuses pour la conservation des églises. Une solution va retenir son attention : l’utilisation de faucons pour tuer les pigeons, principaux responsables de la détérioration des édifices religieux. La cruauté du procédé le fascine et il va rencontrer des prêtres tout aussi passionnés se rendant dans les campagnes afin de satisfaire leur soif de sang, les pigeons ayant depuis longtemps disparus. Une amitié profonde le liera en Avignon au père Fabrice dont le faucon, appelé “Ta gueule” est particulièrement efficace :

« […] soudain Ta gueule resurgissait comme un éclair ou comme l’abstraction mentale d’un éclair pour fondre sur les énormes nuées d’étourneaux qui apparaissent à l’est pareilles à des essaims de mouches, noircissant le ciel de leur vol erratique, et au bout de quelques minutes les tournoiements des étourneaux s’ensanglantaient, se dispersaient et s’ensanglantaient, et alors les après-midi dans les environs d’Avignon se teignaient de rouge vif, comme le crépuscule qu’on voit par les hublots des avions […]. »

Sa dernière expérience aura lieu à Saint-Quentin où l’accueille le Père Paul. Fièvre, son faucon, lacère une colombe lâchée de la place de la Mairie par des communistes à l’occasion d’une manifestation sportive. Comme le révèle cet épisode, plus que l’acte sanglant lui-même, c’est la symbolique qui le charme et ce n’est pas un hasard si le père Urrutia Lacroix se souvient que le pigeon représente dans la symbolique catholique l’Esprit Saint.
MM. Etniarc et Eniah lui confient à son retour d’Europe une étrange mission qu’il remplira fièrement : donner des cours de marxisme à Pinochet et ses généraux qui n’y comprendront d’ailleurs pas grand-chose… Une fois encore, dans un nouveau moment de lucidité, il se demande s’il ne devrait pas avoir honte de ce qu’il a fait :

« Si je racontais à mes amis écrivains ce que j’avais fait, est-ce que j’obtiendrais leur approbation ? […] Est-ce que quelques-uns comprendraient et pardonneraient ? Est-ce qu’un homme sait, toujours, ce qui est bien et ce qui est mal ? A un certain moment de mes méditations, je me mis à pleurer tristement, étendu de tout mon long sur mon lit, rejetant la faute de mes malheurs (intellectuels) sur monsieur Etniarc et monsieur Eniah, qui m’avaient introduit dans cette histoire. Puis, sans m’en rendre compte, je glissai dans le sommeil. »

Ce passage est très représentatif de la personnalité du père Urrutia Lacroix. Impuissant et lâche, il sait que ce qu’il fait est inacceptable, mais il en rejette la faute sur la Crainte et la Haine qui l’animent ; ce n’est pas vraiment de sa faute se convainc-il, et il oublie… Il oublie tellement qu’il sera l’un des principaux animateurs du salon littéraire de María Canales. Et pendant qu’on parle poésie dans les luxueux salons de sa grande maison, on torture dans les sous-sols les opposants au régime.
Le père Urrutia Lacroix est un minable de la pire espèce et c’est pourquoi au moment où se ferment définitivement ses yeux et le livre « se déchaîne une tempête de merde. »
.

Roberto Bolaño, La littérature nazie en Amérique Bourgois, Titres, 7 euros, 261 pages.






Roberto Bolaño, Etoile distance. Bourgois, Titres, 6 euros, 181 pages.







Roberto Bolaño, Nocturne du Chili. Bourgois, Titres, 153 pages.





3 commentaires:

Fausto Maijstral a dit…

Je vous crois trop dur avec Lacroix. Il me semble que le livre est en faite une façon de dire "je vous donne un curé critique littéraire membre de l'opus dei et prof de la junte - comme c'est repoussant et horrible, allez-vous penser. Eh bien, attendez de vous rendre compte que cet homme n'est en fait pas pire que la nation chilienne dans son entiereté." On commence convaincu que Lacroix est une personne horrible pour finir par se rendre compte que tous, même les gauchistes, sont comme ça. C'est le Chili qui est peuplé de minables, et c'est sur lui que se déverse la tempête de merde.
Ensuite, je ne sais trop s'il faut voir l'enterrement de Neruda comme celui de la véritable poésie vu que Bolano n'en était pas vraiment amateur - par ailleurs, la description des jeunes dans la cortège est celle d'une jeunesse indifférent, incapable de bonne ou de mauvaise humeur.
Enfin, sur "La littérature nazie...", je ne vois aucune contradiction dans l'amitié entre un facho et une trostkiste: les trots sont les fascistes de gauche, on le sait depuis Cronstadt. Qui se ressemble s'assemble.
Sinon, bon article: je suivrai votre blog, à vous de le mettre à jour ;)

Bartleby a dit…

Merci de vos critiques. Je viens de visiter votre blog et je comprends qu'il va m'être difficile de répondre à un tel spécialiste de l'oeuvre de Bolano.
A propos du premier point, vous avez évidemment de raison de dire que le père Lacroix est moins un individu qu'un type et je me rends compte de l'imprécision de mon texte. Le prêtre incarne effectivement la lâcheté qui a sans doute caractérisé une grande partie du peuple chilien, la même qui a caractérisée celle d'une grande partie du peu français en d'autres circonstances. Par contre, de là à condamner tous les Chiliens...
En ce qui concerne ce que vous dîtes de Neruda, vous avez probablement raison, bien que le peu de goût de Bolano pour son illustre prédécesseur puisse simplement s'expliquer par le fait que Neruda symbolise un âge à jamais révolu de la poésie (auquel il a fallu dire "adieu"...), un âge d'avant le règne (au Chili du moins) de la haine et du sordide. Quant à l'enterrement du poète, il a bien été, historiquement en tout cas, et cela m'a peut-être trompé dans mon interprétation, une manifestation contre la violence.
Enfin, je ne suis absolument pas d'accord avec votre dernière remarque concernant les liens entre trotskisme et fascisme. Que vous détestiez l'un autant que l'autre, je peux tout à fait le comprendre bien que je ne partage pas vraiment votre point de vue, mais, quoi que vous en pensiez, le trotskisme n'est pas un fascisme, ça en est le strict opposé, ce qui me faire dire que l'amitié entre Luz et Claudia est monstrueusement incohérente.
Bien cordialement

TODOMODO a dit…

Votre interprétation est moralisatrice et sent son "politiquement correct".

En fait les membres de la junte militaires, les curés fauconniers, le père Lacroix ne sont absolument pas antipathiques. Augusto Pinochet est touchant dans son désir de dénigrer les prétentions intelectuelles des gauchistes comme Allende ; le dressage des faucons est un moyen naturel pour lutter contre les pigeons qui badigeonnent les églises de leur merde (comme les communistes nous ont badigeonné le cerveau de leur idéologie pacifiste style colombe de la paix de Picasso).

Le pouvoir militaire est assez inoffensif : aucune retombées quand le père Lacroix trahit le secret touchant aux cours donnés à la Junte. C'est un Américain et pas un militaire chilien qui torture dans la cave de sa maison.

Par ailleurs quel mal y-a-t'il à lire les Grecs sous la dictature? Tous ceux qui ne prennent pas les armes et le maquis sont des salaud?

Bolano n'a pas la stupidité de défendre le Bien avec Allende contre le mal avec Pinochet.

Bref on ne peut absolument pas faire de ce livre une lecture politique et pire encore une lecture politiquement correcte comme celle que vous le faites.

Je n'entrerai même pas dans la polémique en disant qu'on peut considérer que Pinochet a sauvé son pays du communisme. Certe au prix de quelques morts, prisonniers et torturés mais beaucoup moins qu'en Argentine et moins qu'à Cuba qui est toujours une dictature n'est-ce pas?

Nocturne du Chili et l'histoire des démêlés d'un prêtre avec la littérature et pas avec la politique.