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« Je pense donc je ne suis pas » Fernando Pessoa

mercredi 27 juin 2007

Le fou de Dieu. Molière, Dom Juan

Il me semble qu’un contresens est fait à propos de cette pièce lorsqu’on affirme que Dom Juan est athée. Ce sont les deux premières scènes de l’acte III qui sont citées afin d’étayer cette thèse. Dans la première, Dom Juan se moque des croyances de Sganarelle à propos du Ciel, de l’Enfer, du diable, de la vie après la mort, du Moine bourru et de la preuve physico-théologique et finit par affirmer qu’il ne croit qu’en une seule chose, à savoir que « deux et deux sont quatre » et que « quatre et quatre sont huit ». Dans la seconde, Dom Juan promet un Louis d’or au pauvre à condition qu’il jure et, comme il refuse obstinément de le faire, Dom Juan lui abandonne quand même la pièce « pour l’amour de l’humanité ».
Quelle est la valeur de ces preuves ? Nulle. Il ne faut, en effet, pas confondre la critique de la religion, de la pratique religieuse avec la critique de l’existence de Dieu. Ces deux scènes sont la réfutation de la pratique superstitieuse de la religion. Le Ciel, l’Enfer et le Moine bourru appartiennent à divers degrés au folklore religieux et celui qui croit en Dieu parce qu’il a peur des châtiments ou parce qu’il espère une juste rétribution n’est pas un véritable croyant ; la Bible elle-même l’affirme plusieurs fois : le Livre de Job montre que la véritable foi réside dans la pureté de l’amour et non dans la crainte ou l’espérance et Jésus insiste sur la pureté de l’intention. Le véritable amour de Dieu réside dans le désintéressement.
Sganarelle, qui voit bien que ses allégations n’ont aucun effet sur son maître, décide de se lancer dans l’exposé de la preuve physico-théologique qui est la preuve préférée des théologiens de tout horizon (les premiers à l’utiliser furent les Grecs). Cette preuve consiste à dire que l’harmonie du monde est le gage de l’existence d’une volonté organisatrice. C’est à la perfection de sa création qu’on devine la perfection de l’artisan. Voulant montrer la perfection de la machine humaine, Sganarelle bouge en tout sens et finit par tomber par terre. Or, cette preuve est à l’image de Sganarelle, elle ne tient pas debout puisque le principe d’ordre peut être n’importe quoi, même le hasard.
Avec le pauvre, la critique de la religion atteint ses limites bien qu’elle se fasse plus radicale puisque Dom Juan s’en prend à la pratique de la prière. Le « grand seigneur méchant homme » s’étonne en effet que l’ermite soit condamné à demander l’aumône alors qu’il prie sans arrêt. Et Dom Juan échoue. En fait, Dom Juan échoue parce qu’il a sous-estimé l’ermite, parce qu’il l’a pris pour un croyant à la Sganarelle. Il y a, en effet, deux manières d’appréhender la prière ; l’une vulgaire et superstitieuse, l’autre sincère et c’est parce que Dom Juan est persuadé que l’ermite prie vulgairement qu’il le défie. La prière vulgaire est revendicatrice, elle consiste à demander à Dieu certains bienfaits et est, en ce sens, doublement blasphématoire puisqu’elle suppose deux choses : d’une part que le monde qu’Il a créé n’est pas parfait (il faut changer quelque chose), d’autre part que Dieu ne sait pas ce que nous voulons (alors qu’il sonde « les reins et les cœurs »). Ainsi entendue, la prière est la négation de toute Providence (providere en latin signifie "pré-voir" et "pour-voir"). C’est pour cette raison que Jésus la condamne (Matthieu, VI, 7) et qu’il recommande de simplement louer Dieu. Or, c’est justement ce que fait l’ermite. Alors que Dom Juan lui demande pourquoi il n’obtient aucune faveur de Dieu, l’ermite répond sans comprendre qu’il prie pour les autres et non pour lui. Il y a dialogue de sourds et c’est pourquoi Dom Juan, impressionné, reconnaît sa défaite et ne s’en sort que par une ultime bravade, en invoquant l’amour de l’humanité qui lui est tout aussi étranger que l’amour de Dieu…
Reste à se demander si Dom Juan ne croit vraiment qu’en « deux et deux sont quatre ». Il me semble qu’il ne s’agit là que d’une bravade, bravade qui en annonce d’autres : l’invitation à dîner faite et réitérée à la statue du Commandeur et la décision de suivre cette même statue venant le chercher chez lui. Crachons-nous au ciel si nous sommes athées ? Allons-nous consulter un astrologue si nous ne croyons pas à l’astrologie ? Les provocations de Dom Juan ne sont pas le signe de son athéisme : Dom Juan croit en Dieu, sinon Il lui serait indifférent, mais il voudrait que Dieu croie en lui, qu’Il lui donne une importance, quitte à être foudroyé. Cela explique pourquoi il répond à Sganarelle qui lui reproche l’immoralité de son attitude que « c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble (acte I, scène 2). » Il m’étonnerait beaucoup qu’un incroyant prononce ce genre de phrase...
Le désir qui anime Dom Juan est désir de l’Etre car seul cet Etre peut lui donner une consistance. Dom Juan est conscient de la vacuité du monde et de lui-même et c’est ce qu’il cherche à combler. Cette vacuité du monde est symbolisée par son 2 + 2 = 4. Le monde, depuis Galilée qui l’a fait entrer dans la modernité, est désenchanté, il est réduit à de pures quantités, il est « écrit en langage mathématique » ; il a perdu toute consistance, il n’est plus que structures, équations. Tout peut être compté et il n’y a rien en dehors des nombres. Cet appauvrissement fera écrire à Musil de magnifiques pages (L’homme sans qualité, Tome 1, Points-Seuil, pp. 379 à 381) dans lesquelles il regrettera, avec raison, que le tribunal de la Sainte-Inquisition n’ait pas fini par brûler Galilée. Avec Galilée, le monde s’est en effet offert aux ingénieurs, aux financiers, etc. L’être a disparu et tout n’est plus qu’apparaître. Or, Dom Juan s’est rendu maître de cet apparaître et il le tourne en dérision : qu’est-ce que l’argent ? un bien sans aucune valeur sinon pour ce qu’il permet, mais qui est méprisable en soi et c’est pourquoi M. Dimanche n’est qu’un drôle qu’on ne peut respecter ; qu’est-ce que l’hypocrisie ? le pire des défauts, bien entendu, et ce qu’on déteste le plus chez les autres, mais c’est surtout le ciment des sociétés qui permet d’apaiser les relations familiales en particulier et les relations humaines en général. La franchise est agonistique alors que l’hypocrisie est apaisante. La paix sociale, les sociétés elles-mêmes disparaitrait si nous devions savoir ce que les autres pensent de nous ! Nous pouvons vivre ensemble parce que l’hypocrisie est la règle. Quoi qu’il en soit, le jeu des apparences a lassé Dom Juan qui en maîtrise le fonctionnement ; il lui faut autre chose : du sens.
Ce sont les jeux de l’amour qui lui permettent d’abord d’obtenir une consistance. Qu’est-ce qu’aimer ? Il y a deux manières d’aimer. La première, plus féminine, consiste à aimer aimer. L’objet de l’amour est l’amour lui-même ; c’est une conception parnassienne ! La seconde, plus masculine, consiste à aimer être aimé. Qu’est-ce que j’aime chez l’autre ? Non pas lui-même, ni ses qualités les plus extérieures comme le pensait Pascal : j’aime qu’il m’aime parce que cela me rassure, cela me donne l’assurance que je vaux quelque chose, que je ne suis pas si misérable, si médiocre. L’amour valorise. Lorsque l’on est aimé, l’autre nous renvoie une image positive de nous-mêmes ; l’être est magnifié et son essentielle inconsistance est en partie comblée. L’amour n’est donc jamais amour de l’autre, mais tentative désespérée de pouvoir s’aimer soi-même. Dans la séduction, essentiellement mensongère, Dom Juan connaît l’exaltation, la confiance en soi : séduire, c’est se donner des qualités que l’on n’a pas et la séduction, comme le révèle le vocabulaire utilisé par Dom Juan (acte I, scène 2), a l’intensité du combat qui nécessite de se donner tout entier. Mais quand le combat est fini, quand la jeune fille est séduite, on retourne à sa propre vacuité. Par l’intérêt qui lui est porté, Dom Juan se sent exister, mais sitôt qu’il n’a plus d’effort à fournir pour être vraiment quelque chose d’intéressant, c’est le retour à la vacuité, et c’est pourquoi Dom Juan ne prend pas le temps de “consommer” les femmes séduites et qu’il se lance immédiatement dans une nouvelle conquête.
Néanmoins, seul Dieu peut lui apporter une consistance définitive. La démarche de Dom Juan est quelque peu platonicienne : la beauté des corps n’est qu’une étape vers la beauté en soi, celle de l’Etre que Platon lui-même appelle parfois Dieu.
D’une certaine manière, Dom Juan est, dans l'histoire de la littérature, le premier héros de l’absurde. Alors que Vladimir et Estragon attendent God(ot) désespérément, Dom Juan part à sa recherche. Les héros de Beckett sont passifs, le héros de Molière est actif. Il est plus proche des K. de Kafka : comme eux il est déterminé dans sa quête, mais il est plus habile. Puisque Dieu, l’Etre, le sens, peu importe son nom, ne se laisse pas appréhender, la seule chose à faire est de le provoquer, le forcer à sortir de sa réserve. La défaite finale de Dom Juan est donc sa plus belle victoire.
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Molière, Dom Juan. Gallimard. Folio. 3 euros.

5 commentaires:

Vagant a dit…

Je viens de découvrir cette note brillante, et je regrette sincèrement ne pas l’avoir lue plus tôt, c'est-à-dire avant d’avoir écrit la mienne sur « La nuit de Valognes » où Eric-Emmanuel Schmitt revisite le mythe de Don Juan. J’aimerais donc que vous me donniez votre avis à ce sujet : http://unpeudetoutunpeudemoi.hautetfort.com/archive/2007/12/08/ce-soir-au-theatre.html

Anonyme a dit…

C'est effectivement une très belle note, à travers laquelle je comprends mieux ma fascination pour cette pièce. Je vous remercie.

Amaeru a dit…

Jolie note, mais est il possible que vous espaciez le texte ?

C'est très collé et difficilement lisible

Merci

Anonyme a dit…

Si vous saviez ce que je suis content de lire cette note, je la trouve pleine de bon sens et j'avais l'impression d'être le seul a comprendre cette version mais bon je pense que les livres peuvent avoir de multiples facettes qui peuvent être vraiment différentes. Finalement seul l'auteur est capable de nous dévoiler son point de vue alors que les lecteur reste aux suppositions plus vraisemblable les une que les autres . Voila merci . BOnne continuation.

Bartleby (ffc) a dit…

Merci cher Anonyme. J'avais toujours l'impression d'être le seul à comprendre ainsi "Dom Juan" ; votre intervention me rassure !