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« Je pense donc je ne suis pas » Fernando Pessoa

mercredi 10 octobre 2007

C&I. (1ère partie). Gass, Le Tunnel.

Qu’il est difficile d’écrire un article sur le Tunnel de William Gass… Il s’agit d’un chef d’œuvre monumental, monstrueux qu’il est impossible d’épuiser en quelques lignes, en quelques pages. Il faudrait donc se contenter de notes de lectures, de critiques générales, mais il en existe déjà d’excellentes chez Juan Asensio, chez Fausto, chez Untel ou chez Otarie. Je voudrais seulement aborder ce livre par une petite voie, bien étroite, forcément très restrictive, celle du livre dans le livre : Culpabilité et Innocence dans l’Allemagne de Hitler.

"Le cadavre écorché de la sincérité".
Il est souvent dit que le narrateur, William F. Kohler, est un salaud, une ordure. Je n’ai pas eu du tout cette impression, bien au contraire. Qui est Kohler ? Un universitaire de cinquante ans, un professeur d’histoire qui n’a plus qu’à rédiger l’introduction du livre de sa vie intitulé Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler. Au lieu d’achever son livre, Kohler écrit ses pensées, ses souvenirs d’enfance, évoque sa famille, ses collègues et mille et un autre sujets tout en se mettant à creuser en secret un tunnel dans sa cave, tunnel qui ne doit déboucher nulle part, qui cherche au contraire à s’enfoncer le plus profondément possible dans les entrailles de la terre. Les deux activités sont intimement liées. Fausto l’a montré le premier : Kohler creuse un tunnel dans le langage, comme en témoignent la richesse de la langue, du style, du graphisme, etc. Mais ce tunnel, qui est aussi matrice, est surtout celui qui s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine. Et le fond de l’âme sent la merde. On y trouve la haine, la concupiscence, la douleur, la mesquinerie, etc. Alors si les discours entremêlés de Kohler (qui sont autant de galeries) sont souvent sordides, c’est parce qu’ils sont sincères. Cette sincérité me rend Kohler tout à fait sympathique, au sens étymologique du terme. La sincérité est le fil conducteur, le fil d’Ariane de Kohler qui, tel Thésée, va affronter le Minotaure qui est tapi en chacun de nous, au plus profond de notre être, dans le labyrinthe de nos pensées intimes.
La sincérité est d’ailleurs le premier grand thème abordé par Kohler. En prenant l’exemple du Journal de Gide, Kohler montre que sincérité et beauté poétique sont inconciliables. Si on veut de la sincérité, il faut se débarrasser de tout académisme. La vérité est « fourbe et malsaine », son expression doit donc l’être tout autant. A la cruauté de l’âme doit correspondre une crudité du langage :

« un style plat et inexpressif, des mots cloués telles des planches sur la page, la piqûre franche et directe du clou, c’est là ce qui sied à la sincérité ; la sincérité ne sait pas parier, ne sais pas jouer, ne sait pas se couvrir, se défausser, supporter de perdre ; la sincérité est propre ; elle chie dans un sac en papier pour faire croire qu’elle n’a rien mangé ; […] la sincérité fait de chaque jour un triste dimanche, elle paie comptant, vérifie l’addition, habite dans son honnêteté comme les pieuses menaces et les Grandes et Bonnes Nouvelles d’un prédicateur, au lieu de laisser les faux-fuyants et la duperie, le galimatias et la beauté, jongler avec les jeux de mots PAM ! et tordre le trait droit ; aussi Gide ne pouvait être à la fois Gide et sincère, pas plus que je ne peux contenir mon moi sceptique et railleur telle une luciole dans une bouteille (quod vide) – sa lueur intermittente pareille à une promesse prisonnière du verre – et être sincère. »

Parce qu’il ne violente pas le langage, Gide (mais on peut aussi penser à Rousseau et à d’autres) ne peut pas être sincère. Pendant cet « interminable hiver de merde pareil à de la neige fondue suintant d’un anus de glace », Kohler crucifie la langue afin de sauver la sincérité, dans toute sa laideur et toute sa vulgarité :

« et chacun sait que dans le monde couramment chaotique du langage il est souvent plus facile d’avouer un crime capital, du moment que les verbes chantent et que les noms résonnent, que d’avouer que l’on prend plaisir à se branler dans une bouteille. »

Tous les propos de Kohler consistent à tendre vers ce maximum de sincérité, consistent à creuser encore et encore afin de s’en rapprocher le plus possible. Un voyage au bout de la nuit de la sincérité. Il faut creuser, creuser encore, ne pas se contenter de la surface des choses, même si ce que l’on finit par découvrir n’est guère réjouissant :

« Ne regardez jamais sous la surface de la vie, parce que sous la surface dans le vie vous ne trouverez pas de jolis bancs de poissons agiles, d’algues se balançant, […], au son d’une musique aquatique, ni même de cigale quelque part dans leur sommeil de sept ans, ou des taupes creusant obstinément leurs gouleyantes galeries ; sous la surface de la vie se trouve la fosse, l’abîme, l’horrible vérité, une vérité avec laquelle on ne peut pas vivre, qu’on ne peut supporter : l’inutilité humaine, notre inutilité, la vôtre, la mienne. »

"Margot la folle dans le Maelström".
Kohler déteste Hegel. Il a raison. Le but de Hegel est de montrer que l'histoire a un sens, qu’elle est la manifestation progressive de ce qu’il appelle l’Esprit, la Raison ou l’Universel. L’Esprit se réalise peu à peu, de manière dialectique, et finira par se concrétiser : ce sera la fin de l’histoire, le règne du Bien, du Droit, de la Justice. La philosophie de l’histoire de Hegel est donc une théodicée rationaliste. Selon Hegel, ce sont les grands hommes qui, sans le savoir, permettent la réalisation de la Raison dans l'histoire. C’est pourquoi Hegel, voyant Napoléon défiler à la tête de ses troupes dans Iéna, aurait dit : « C’est l’Esprit sur son cheval ». La pensée de Hegel est symptomatique de l’insupportable déréliction de l’homme qui ne peut vivre sans sens, qui ne peut accepter l’essentielle absurdité des choses. Kohler a une vision “tragique” de l'histoire, proche des Grecs (de Thucydide en particulier), proche de Shakespeare. Kohler aurait pu prononcer les phrases de Macbeth :

« La vie n’est qu’une ombre passagère, un pauvre comédien qui se pavane et se trémousse une heure en scène, et puis rentre dans le silence ; c’est une histoire contée par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien… »

L'histoire n’a aucun sens et les grands hommes ne sont que les pantins de l’irrationnel. Cette conception an-archiste des choses, Kohler la tient de son maître Magus Tabor, surnommé, en hommage au tableau de Bruegel, Margot la Folle. Celui-ci lui enseignait que tant que l’humanité sera animée par « la vérole de la religion », « la MST de la foi », « la chtouille du commerce », le monde sera un enfer :

« Il n’y a pas de fin à la bêtise humaine, Kohler, pas de fin, pas de fin ; nos cœurs noirs sont sans fond, et il n’y a littéralement pas de fin ; il n’y aura pas de fin jusqu’à ce que nous disparaissions tous, et que l’humanité s’élimine elle-même dans un accès de justes déserts. »

On peut ainsi tirer une définition très simple de l'histoire : elle est le symptôme de la bêtise humaine. La Margot de Bruegel, armée de sa batterie de cuisine et de son épée, son trésor sous le bras, règne sur le monde : nulle trace de sens, partout le chaos. Et c’est parce qu’il applique cette conception des choses à la seconde guerre mondiale que Kohler sait que son livre ne sera pas compris, que « des milliers de juifs seront outrés. Quelques-uns, non. »
En outre, Kohler qui en a marre des historiens en empathie avec les victimes décide de se mettre à la place des bourreaux, de les comprendre :

« il est facile d’être une victime, vous n’avez rien à faire, il suffit de pleurer et de saigner – mais, ah, le tortionnaire, être le tortionnaire n’est pas un rôle dont la facile maîtrise est aisément admissible ».

Il ne s’agit pas d’innocenter le Führer, il s’agit de montrer que la responsabilité de la Shoah est collective. Or, nos sociétés ont besoin de responsables clairement désignés afin de se sentir moins coupables. Cela explique pourquoi il est moins choquant de discréditer les héros que d’amoindrir les torts des “méchants” :

« Massacrez nos saints, si vous voulez, mais de grâce laissez notre Satan à l’abri de toute vertu, et ses victoires inexpliquées. »

L’absence d’angélisme heurte. L’angélisme moderne a la figure du rationalisme : il faut expliquer, parce que s’il y a une raison, il y a une excuse. Et la meilleure excuse que l’on ait trouvé pour le nazisme et la Shoah, c’est celle de l’inhumanité. Ne vous inquiétez pas braves gens, cela ne se reproduira plus, parce que nous ne le voulons pas et surtout parce que les Nazis étaient des démons et Hitler, le Diable ! Ouf ! Il n’y a rien de commun entre Hitler et nous parce que rien ne rapproche l’inhumain de l’humain. Alors, quand un film comme La Chute est réalisé, on se scandalise : comment un homme peut-il incarner le Diable ?
Hitler n’était pourtant qu’un homme et, comme le dit Kohler, « il fut probablement l’homme le plus sincère de l'histoire. » Il ne faut pas croire pour autant que Kohler rend un culte à Hitler ; loin de là ! Kohler méprise profondément le Führer dont il souligne plusieurs fois la médiocrité dans tous les domaines, de l’art à l’intelligence théorique. Hitler est « un petit idiot mesquin », un « père fouettard stupide timbré petit péteur insipide chromo en pâte feuilletée ». La seule chose qu’il faut reconnaître à Hitler est d’avoir été sincère, c'est-à-dire d’avoir ouvertement exprimé sa haine stupide.
C’est à partir de ce constat que l’on devine la thèse soutenue par Kohler dans son livre. Il y a différents niveaux de culpabilité et d’innocence et ces deux catégories s’entremêlent de manière assez complexe.

1. Il y a d’abord Hitler. Bien sûr, Hitler est coupable. Hitler, en tant qu’idéologue, est responsable de la solution finale. Mais de là à faire de lui LE COUPABLE, c’est d’une mauvaise foi évidente : tout seul, Hitler n’aurait été qu’un grotesque bouffon. Hitler a rêvé ses crimes ; il ne les a pas lui-même réalisés.

« Ce que je refuse de faire c’est d’accepter l’idée que le rêveur est de fait un type plus détestable que le type qui a balancé le corps dans le fleuve. »

Il ne faut pas croire pour autant que Kohler disculpe Hitler en en faisant un lâche déléguant le travail. Hitler est coupable, mais pas autant que les tortionnaires. Hitler est un idéaliste (au sens où il est un utopiste, un idéologue) pervers « plus malin et plus civilisé » que les tortionnaires qui ont tué à sa place.

2. Sont donc également coupables les tortionnaires. A ce sujet, la pensée de Kohler peut choquer les âmes bien pensantes car il éprouve une certaine fascination, peut-être même une certaine admiration pour certains d’entre eux et, notamment, pour Susu. Je ne sais hélas rien de cette Susu, sinon le peu que nous en dit Kohler : une chanteuse, « putain du commandant » qui fit un jour trancher le pouce à des juifs avant de les faire rôtir et de les dévorer sous leurs yeux… Malsaine, cette fascination. C’est vrai. Mais, là encore, n’y a-t-il pas en chacun de nous une secrète attraction morbide vers ces êtres pervers qui ont osé la cruauté ? Sinon, comment expliquer la postérité d’un Caligula ? d’un Gilles de Rais ? d’un Landru ? Mais ce qui risque de fâcher les belles âmes est l’idée qu’il n’y aurait pas d’antisémitisme chez les bourreaux évoqués par Kohler. La haine est sans objet. Les juifs ont été ignominieusement massacrés parce que tel était le contexte historique, parce que le racisme de l’époque était dirigé contre eux, mais les bourreaux auraient accompli leur tache avec le même enthousiasme s’ils avaient eu affaire à des Noirs, des Arabes, des petits, des grands, etc. :

« un raciste peut haïr sans que sa haine ait d’objet. »

Il n’y a pas le moindre signe d’adhésion à l’idéologie nazie et peut-être même pas la moindre trace de racisme chez Susu qui a d’ailleurs finie par être décapitée sur l’autel du nazisme parce qu’elle avait du sang gitan. Et, à propos de Heydrich, le boucher de Prague, Kohler écrit :

« le technicien, ne haïssait pas plus les hommes qu’il assassinait que le pistolet ne hait le suicidé qui suce son canon. […] n’aimait pas plus la femme qu’il baisait que la bite branlée aime son branleur. […] Il ne haïssait pas les juifs. Il aimait juste son boulot. »

Les Susu, Heydrich, etc. sont bien d’impardonnables salauds, pires qu’Hitler, mais ce sont des salauds fascinants. Susu est le double inversé de Kohler : elle agit, il est assis ; elle ose l’abject, il ne fait que le penser. Il l’aime, elle est sa fiancée fantasmatique :

« Susu, tu es une traînée verte et visqueuse sur le mur des toilettes. Susu, je t'aborde en rêve. »

3. Les Allemands. Si Kohler décharge les tortionnaires et Hitler lui-même, c’est pour mieux reporter la faute sur la population allemande elle-même. Il faut mettre fin à la comédie de l’innocence. Le peuple allemand dans son ensemble est coupable. C’est pourtant uniquement pour innocenter les Allemands que les historiens stigmatisent le Führer. Kohler dit ainsi de ses collègues historiens :

« Ils ôteront une partie de la culpabilité du peuple allemand et en rajouteront sur le bouc émissaire. »

Or, sans ceux qui l’ont suivi, sans ceux qui l’ont laissé faire, Hitler n’aurait jamais été celui qu’il est devenu ; il serait resté un misérable taré. Le plus étonnant n’est donc pas qu’il y ait eu un Hitler – il y en a plein ! –, mais qu’il ait été écouté :

« Ce qui m’intrigue, ce sont tous ceux qui n’étaient pas des idiots et qui ont voulu ce que Hitler voulait, ceux qui méditaient et planifiaient et organisaient et sacrifiaient afin d’établir le Reich de mille ans, qui revêtaient les uniformes et appuyaient sur la détente et fabriquaient des avions et préparaient les plats et forgeaient ces fameuses chaînes d’ordre, qui inventaient et complotaient et mentaient et volaient et tuaient, parce qu’ils voulaient ce que le petit crétin désirait ; eux, qui idolâtraient une stupide marionnette, qui aimaient les vérités du crétin, qui exécutaient les souhaits d’un fou meurtrier, d’un ignoble rien, d’un raté si insignifiant que l’échec semble une description excessivement élogieuse de lui. »

Les Allemands ne sont pas innocents, ils sont plus coupables qu’Hitler lui-même parce qu’ils lui ont permis de réaliser ses projets et qu’ils y ont contribué. Il est bien insuffisant d’évoquer l’attentat manqué de Claus von Stauffenberg pour disculper les Allemands car, comme le rappelle Kohler, cet attentat n’a pas eu lieu en 36, ni en 38, ni en 40, mais seulement en 1944, lorsque tout le monde savait la chute inévitable. La tentative de von Stauffenberg est tout aussi pitoyable que l’engagement de ces milliers de Français dans la Résistance lorsque la victoire était promise. La lecture d’Uranus de Marcel Aymé devrait être obligatoire…

(Suite au prochain post)







William Gass, Le Tunnel, Le Cherche-Midi, Collection Lot 49 (trad. Claro). 26 euros







Illustrations :
Hitler (photographie de Heinrich Hoffmann)

Bruegel, Dulle Griet ou Margot la Folle.

4 commentaires:

Komina a dit…

Désolé, ce bouquin me tombe des mains, sans mauvais jeu de mots.
J'ai lu les 120 premières pages (dans la traduction française) et je n'arrive pas à rentrer dedans.

Pourtant, Molloy ou Les carnets du sous-sol m'avaient fascinés, et ce n'est donc pas a priori le genre qui me rebute (je l'accorde, je l'entends au sens très large).

Quoi alors? Je n'en sais rien.
Est-ce grave?
Quelqu'un aurait-il une clé?

Komina a dit…

Oui, "fascinés" sans "s"

Bartleby a dit…

Komina,

Il n'y a rien de "grave", c'est juste dommage. Une clé ? S'il y en a une, je ne sais pas où elle est. Le Tunnel est un livre particulier qui n'a pas grand chose à voir avec Beckett, peut-être un peu plus avec Dostoievski, mais guère néanmoins. Je ne sais pas comment tu l'as lu. La meilleure façon est sans doute de s'y plonger, de lire de nombreuses pages d'un coup (ne pas picorer de temps en temps) pour entrer dans cet univers.

Manu a dit…

Fichtre, il faut absolument que je m'attaque à ce monstre (quand j'aurai fini 2666). Drôle d'enchaînement, non ?