"Nous n’avons pas vécu la vie qui convenait". Kohler ne fait pas que constater, il veut comprendre et comprendre est une tâche bien difficile... Juger, quelle facilité !, c’est considérer l’autre à partir de nos propres principes moraux, mais comprendre, c’est se mettre à la place de l’autre, raisonner comme lui. Kohler va comprendre les Allemands parce qu’il a compris son père.
Son père n’est qu’un pauvre type dont la vie n’a été qu’une accumulation de frustrations, d’échecs. Et, toutes ces frustrations, tous ces échecs l’ont conduit à avoir la HAINE. Telle est la définition du sectaire : avoir la haine. Si la haine est apparue, c’est à cause de cet illusoire “droit au bonheur” qui, sans être inscrit dans toutes les constitutions, n’en est pas moins universel. Pourquoi exister si c’est pour ne pas être heureux ? Ne pas être heureux est une injustice ; exister c’est donc être victime et si l’on est victime, c’est qu’il y a un coupable :« Le sectaire est une personne qui a souffert d’une injustice imméritée, d’une injustice qui n’a pas été réparée, et malheur aux autres si jamais il a l’occasion de prendre sa revanche, et de reprendre ce qui a été longtemps à lui – possessions, pouvoirs et honneur – à ceux qui ont calomniés ses principes et méprisé son mode de vie. »
Kohler ne finira pas son livre parce qu’il est comme son père. Lui aussi est un sectaire. Il a beau être un intellectuel de premier ordre, sa vie est merdique, à tous les points de vue. Sa famille est une catastrophe : son père est un minable, sa mère, alcoolique, un déchet :
« Mon père m’a appris à être un raté. Il m’a appris le sectarisme et l’amertume. Je n’ai jamais acquis son courage, car ma mère m’a refilé le virus de la lâcheté – doux comme du coton – et je suis né avec son oralité désespérée, sa lente et insistante cruauté – tels des sables mouvants – sa vorace passion. »
Il déteste Martha, sa femme (« Quand je te regarde, je vois un ragoût figé dans sa graisse ») et méprise ses gosses, au point de refuser de prononcer le prénom de son second fils dont le lecteur ne connaît que la première lettre : le “A”. Je me demande d’ailleurs si ce prénom choisi par Martha, que Kohler dit avoir prononcé et écrit des milliers de fois en dehors du contexte familial, ne serait pas “Adolph”... Il baise de temps à autre des étudiantes, mais ne se remet toujours pas de sa rupture avec Lou dont il était tombé éperdument amoureux. Les frustrations sont aussi physiques : Kohler déteste son corps adipeux et est obsédé par la petitesse de sa bite (il y a, à ce sujet, des pages superbes) qui est – n’en déplaise à Cicéron – plus que son visage, le miroir de son âme :
« Mon kiki était, en fait, le modèle réduit et asticoté de mon âme. »
Kohler est comme son père, comme nous tous : un sectaire. Alors que son père subissait son sectarisme, n’avait aucune prise sur lui, Kohler est conscient. Il imagine alors former un parti politique : le PDP, le Parti des Déçus du Peuple. Et, comme le parti Nazi, le PDP susciterait l’enthousiasme de tous les vaincus de la vie qui y verraient une possibilité de salut. Si Hitler a été suivi, si la pensée fasciste, réactive ou révolutionnaire aura toujours du succès, c’est justement parce qu’elle propose aux vaincus de devenir les vainqueurs. Il y aura nécessairement de nouveaux Hitler et tous les “plus jamais ça” ne sont que de pieuses et de vaines espérances. Kohler peut alors comprendre la réaction des Allemands et avoue que s’il avait vécu à cette époque, il aurait sans doute réagi de la même manière :
« Je l’aurais suivi juste pour me venger, juste pour causer la consternation ; juste pour jouir par la bouche en gueulant Heil ! juste pour rejoindre la grande tribu qu’il avait créée, la famille du Führer, un Etat intitulé “riposte”. Je savais qu’il était une mauviette déguisée en loup. Je savais que c’était la somme de nous tous disposés en vastes rangs qui accomplissaient les belles barbaries de Hitler, voulaient ce qu’il désirait, réussissaient pour une fois, baisant ceux qui nous baisaient, torchant les visages de leurs sourires comme de la merde des culs dont ils se faisaient une façade, désespéré parce que j’allais vivre vide de toute façon, parce que nous allions tous mourir inutilement, de toute façon ; alors qu’est-ce que je risquais, vraiment ? que perdrais-je que je n’avais déjà perdu ? et pendant un temps j’appartiendrais à quelque chose, mon corps de bronze chevaucherait une bête de bronze, sentirais les flancs de métal contre mes cuisses de métal, la vie aurait davantage que du sens, l’avenir serait lumineux, les clichés se dresseraient tels des aveugles pour accueillir le matin, et j’aurais une place dans le rang, j’aurais une certaine supériorité, j’aurai aidé une équipe gagnante, je porterais un sacré bel uniforme, je serai un petit doigt, bien sûr, mais dans un gros poing ; avec plein d’autres nous aurions défilé, aidé, conseillé, avancé, remonté une nouvelle avenue, et come la plupart des ecclésiastiques, la plupart des politiciens, la plupart des menteurs professionnels, nous aurions su ce que nous faisions, et fait des compromis, pris des risques – l’amer avec le doux pour l’amour de doux – pris tout ce qu’on pouvait prendre, pourquoi pas ? pillé, violé, régné sur nos petites régions du Reich à coups de paperasses, puis nous serions rentrés chez nous tout joyeux, quand le soleil de notre chouette et nouvel enfer se serait couché, pour embrasser la Frau, engendrer des enfants, caresser le chat, se faire lécher par le chien, bien manger, portés sur un fleuve de bière vers la félicité, et roupiller tout le dimanche durant sur le divan dominical. »
L’idéologie a de l’avenir parce qu’elle est la revanche des faibles, elle leur permet de se sentir forts ; elle donne un sens, même si ce sens est factice et/ou effroyable. Alors où est l’innocence ? où est la culpabilité ? La culpabilité revêt différentes formes selon que l’on envisage ceux qui pensent l’horreur, ceux qui la mettent directement en place ou ceux qui la permettent ou la favorisent. J’ai l’impression que ce que veut nous faire comprendre Kohler, c’est que nous sommes essentiellement coupables. Le point de vue n’est pas théologique, il ne s’agit pas d’une culpabilité remontant à une faute originelle : cette culpabilité est inscrite dans l’essence même de l’homme qui, parce que sa nature est mesquine, ne peut s’empêcher d’éprouver une jouissance perverse à faire souffrir des boucs émissaires.
Ce n’est pas pour rien que l’événement fondateur de l'histoire occidentale est un génocide : celui de Troie. Malgré le devoir de mémoire, malgré les “plus-jamais-ça”, il y aura toujours des dictateurs et des massacres. Il n’y a que la terminologie qui change, qui s’appauvrit :
« Mais si tu veux penser à quelque chose de vraiment drôle, regarde comment les titres des tyrans changent. Nous n’aurons plus d’Empereurs, de Rois, de Tsars, des Shahs, ou des Césars, pour trancher nos membres et incendier nos maisons, petite, souiller nos femmes et enculer nos garçons ; les masses prennent aujourd’hui le relais ; les masses adorent la tyrannie ; elle réclament la tyrannie ; elles dansent au son de la tyrannie ; elles sentent que leurs mains forment le Poing du Premier Citoyen ; nous assassinerons plus modestement à l’avenir : sous les bannières d’Il Duce, Der Führer, du secrétaire général ou du président du parti, le P-DG de quelque chose. Je soupçonne que le premier dictateur de ce pays se fera appeler Coach. »
Pourquoi Hitler est-il si intéressant ? Parce qu’il est LE symptôme. Hitler a réussi à accéder au pouvoir parce qu’il a su titiller la Bête qui est en nous, mais il a échoué parce qu’il ne pouvait en être autrement, parce que c’est le destin de toute idéologie. C’est donc bien « la leçon de la catastrophe » que nous donne Hitler qui devrait nous préoccuper. Cette leçon, Kohler la résume en la victoire du Homo homini lupus de Hobbes sur la perfectibilité humaine de Rousseau :
« L’humanité ne peut être sauvée. La perfection est impossible. Les utopies sont stupides. Tous les projets doivent être entrepris en comprenant que les défauts humains risquent de les faire capoter. La notion que l’humanité est susceptible de s’améliorer est aussi stupide qu’une superstition et aussi peu démontrable que la croyance dans le surnaturel. Le seul ennemi de l’homme c’est l’homme. »
Hélas, nos sociétés hygiénistes et bien-pensantes ne peuvent pas admettre cette vérité. Le temps qu’a passé Kohler à rédiger ce livre est perdu. Cela d’autant plus que le public réclame une version édulcorée, rationnelle et manichéenne de l'histoire. L’histoire s’est intellectualisée, elle est faite par des universitaires au teint jaune alors qu’elle devrait être l’œuvre des poètes, comme l’étaient Hérodote et surtout Thucydide. La vérité de l'histoire est la violence, la sempiternelle violence que seule l’écriture épique, parce qu’elle ne connaît pas la morale, peut restituer :
« Partout désormais plus rien qu’une révocation de la muse. Recalez Clio, révoquez la douce Calliope, car l'Histoire s’est faite sodomiser par l’Idéologie, et lâche ses faits en un nuage odorant, et les poètes n’ont plus le moindre souffle, ils sont dans un autre secteur à présent, où le Parnasse est une pâtisserie, et ils produisent leurs poèmes promptement à la demande tels de zélés cuistots secouant la friture. »
Ayant mené « une vie d’assis », Kohler a sombré, comme toute l’humanité, dans « le fascisme du cœur ». S’il y a une issue, elle consisterait donc à retrouver cette innocence originelle, celle de l’enfance, pour laquelle la vie est un jeu qui n’a pas de règles sinon celle qu’elle veut bien lui donner, par delà le bien et le mal…


William Gass, Le Tunnel, Le Cherche-Midi, Collection Lot 49 (trad. Claro). 26 euros
Illustration : George Grosz, Hitler en enfer.



11 commentaires:
(Après ça, je crois que si je ne l'avais déjà dans ma bibliothèque, je me serais pressé pour me le procurer. Bien joué.)
"J'ai l’impression que ce que veut nous faire comprendre Kohler, c’est que nous sommes essentiellement coupables."
J'ai donc bien fait d'attendre la deuxième partie avant de suggérer d'autres niveaux de culpabilité.
Puisque, il me semble que ce soit le bien, le concept du bien, plutôt que celui du mal qui soit le fondement de la culpabilité, il s'ensuit, logiquement, que ce serait la notion du mal qui serait le fondement de l'innocence, de l'exculpation ou du pardon. Ainsi, pour recouvrer l'innocence, l'Homme doit-il, comme Kohler, se jeter dans le "puits de la chute infinie" de son âme et souffrir l'abîme jusqu'à la révélation barthienne: l'anéantissement. Terrible constat que celui de Kohler. À ce seul titre, Le Tunnel est, à mon avis, le meilleur et sans doute le plus franc exemple métaphorique de l'éternel dilemme; ce qui le rend indigeste pour les âmes délicates.
Merci Otarie, mais tu peux (tu dois ?)suggérer d'autres pistes. Comme je le signalais, mon exposé n’explore qu’UN tunnel et est donc nécessairement restrictif. Il y a encore d’autres niveaux de culpabilité et d’innocence non seulement dans la voie que j’ai explorée, mais dans d’autres voies, comme les relations avec le père, avec la mère, la femme, chacun des enfants, avec Lou (ce « lointain tunnel poilu »), avec ses collègues, etc. Le Tunnel fait partie de ces quelques livres qui, parce qu’ils sont infinis, parce qu’ils suscitent d’incessantes et multiples interprétations, seraient à amener sur une île déserte. Au même titre, qu’Ulysse, que Le voyage au bout de la nuit, que Don Quichotte, que Le livre de l’intranquillité, etc.
Je partage l’avis de Kate, il s’agit bien, je crois, de se jeter dans le « puits de la chute infinie ». Il y a d’ailleurs une très belle comparaison établie par Kohler entre son tunnel et la colonne de Trajan. Alors que cette dernière est massive et se tourne vers le ciel, le tunnel est vide (là encore on retrouve le jeu sur whole et hole) et part sous terre. Il s’agit donc de célébrer la défaite et non la victoire. Ou plutôt de célébrer la défaite victorieuse. Toute défaite est une victoire. C’est cela qui rend Le Tunnel « indigeste pour les âmes délicates ». Mais ces âmes délicates n’ont certainement pas lu le livre, sinon il y aurait eu des réactions outragées à propos des thèses de Kohler sur l’Allemagne nazie.
Ecrire des pages superbes sur la petitesse de la bite de Kohler. Tu résumes bien l'art de Gass!
vraiment impressionant!
Cher Bartleby,
c'est avec plaisir que je vous offre mon image... Je serai très flattée qu'elle illustre un de vos articles (car ils sont toujours excellents)...!
Très impressionné par ton analyse. Si un dixième des journalistes ayant rencontré Gass avait écrit un centième de ce que tu dis, ce serait le nirvana des médias.
Venant de la part du traducteur, le compliment n'en est que plus flatteur. Merci. (J'en fais des vers !)
P.S. : Malgré mes recherches, je n'ai rien trouvé sur SUSU. Aurais-tu des renseignements à son sujet ?
Tu crois que Susu est plus réelle que Margot la Folle (j'ai honte mais avant que tu en parles je n'avais pas du tout saisi la référence à Bruegel - bon, c'est vrai, je suis pas sûr d'être le seul dans ce cas), ou que Kohler lui-même?
Je me pose la question... Ce serait le seul personnage fictif de cette période. C'est ça qui me fait douter... Comme Kohler en parle parfois en même temps que d'autres tortionnaires, je me demande si elle ne serait pas un personnage réel. Je n'en sais donc strictement rien et ça me turlupine !
Punaise, mais quel article... Effectivement, il y a de quoi filer des complexes.
Sinon, à chaque fois que je lis des passages du Tunnel, je suis hypnotisé. Lorsque je l'ai acheté, il m'a suffit d'ouvrir une page au hasard pour tomber sur le cul.
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