FRIC-FRAC CLUB

« Je pense donc je ne suis pas » Fernando Pessoa

jeudi 12 juin 2008

Le cinquième postulat. Roberto Bolaño, 2666. Partie 1.

« Tout ce qui existe dans ce pays est un hommage à tout ce qui existe dans le monde, et même aux choses qui ne sont pas encore arrivées. »


S’il y a bien un livre qui a créé l’événement ces derniers mois, c’est 2666 de Roberto Bolaño. Il s’agit d’un roman de plus de mille pages divisé en cinq parties qui auraient pu être publiées séparément si les éditeurs avaient suivi les recommandations de l’auteur qui, se sachant condamné, espérait ainsi mettre plus facilement sa famille à l’abri du besoin. Nous pouvons remercier les ayant-droit de n’avoir pas respecté la volonté de l’auteur car si une lecture séparée de ces cinq parties était possible, l’unité de l’ensemble aurait été perdue pour la plupart des lecteurs.

La première partie, « La partie des critiques », est une sinistre parodie de roman universitaire. On est à la fois très proche et très éloigné de l’univers de David Lodge, car si les mesquineries intellectuelles et amoureuses du milieu universitaire ont bien une place essentielle, Bolaño y introduit la dimension du mal à travers deux de ses manifestations les plus communes : la bêtise et la violence. Cette partie raconte l’histoire de quatre professeurs, Espinoza l’Espagnol, Morini l’Italien, Pelletier le Français et Norton l’Anglaise, spécialistes de l’œuvre de l’écrivain allemand Benno Archimboldi, qui, tel un Salinger ou un Pynchon, s’est éclipsé, laissant désemparés ces critiques qui tentent de le retrouver afin de lui assurer une chance de se voir attribuer le prix Nobel de littérature. Bolaño fait de Pelletier et d’Espinoza la parfaite caricature de ces universitaires arrogants au teint cireux qui, parce qu’ils consacrent leur vie à commenter l’œuvre d’un autre, n’ont finalement pas d’œuvre propre et qui vivent dans une telle misère sentimentale qu’ils doivent se partager – parfois en même temps – les faveurs de Norton ou s’amouracher de pauvres adolescentes. Mais sous leur bienséance de façade se cache, comme en tout homme, une frustration haineuse qui n’attend qu’une occasion pour se manifester le plus lâchement possible comme ce sera le cas à Londres où ils tabasseront un chauffeur de taxi pakistanais au point de lui casser le nez, quatre côtes, toutes les dents et lui causer une commotion cérébrale. Leur forfait commis :

« Pelletier avait l’impression d’avoir joui. Même chose, avec quelques différences et nuances, pour Espinoza. Norton, qui les regardait sans les voir au milieu de l’obscurité, paraissait avoir eu un orgasme multiple. »

De colloques en congrès, ces quatre professeurs sillonnent l’Europe – dérisoires apôtres d’Archimboldi –, jusqu’à ce qu’ils apprennent par hasard qu’Archimboldi a été localisé au Mexique, dans l’état du Chihuahua, dans une ville à la frontière des Etats-Unis, dont le vrai nom est Ciudad Juárez, mais que Bolaño appelle, et nous verrons pourquoi, Santa Teresa. Prétextant son handicap et les difficultés qu’il y a à voyager en chaise roulante, Morini refuse d’accompagner ses coreligionnaires au Mexique. Le trio amoureux s’envole donc vers l’Amérique centrale. Bornés comme peuvent l’être des Européens, ils n’éprouvent que du mépris pour leurs collègues autochtones (ça les amuse de se faire appeler « chers collègues »). Une Université dans une ex-colonie ne peut être qu’un ersatz d’Université. Et si un professeur mexicain ne saurait être véritablement un professeur, que dire d’un étudiant ? S’ils condescendent à faire quelques conférences, ils ne préparent rien, adoptant une attitude de « boucher », de « tripier » ou de « videur de boyaux ». Ils s’étonnent même et s’émeuvent de constater que ces étudiants lisent, parfois même leurs livres… S’ils finissent par apprendre qu’il se passe des événements effroyables dans cette ville, cela les indiffère et ils continuent, pendant tout leur séjour, à se conduire, qu’on m’excuse le pléonasme, comme de vulgaires touristes. Seules Norton aura l’intuition de quelque chose et rentrera soudainement en Europe rejoindre le seul homme qu’elle peut vraiment aimer : Morini.
Pelletier et Espinoza continueront en vain à chercher Archimboldi. Ils sauront n’avoir jamais été aussi proches de lui, mais si cela est géographiquement vrai, c’est “spirituellement” faux car, comme nous l’apprend la cinquième partie, « La partie d’Archimboldi », c’est à cause de ce qui se passe à Ciudad Juárez qu’Archimboldi est là.

Cette dernière partie constitue le pendant de la première puisque, elle aussi, retrace un itinéraire menant à Ciudad Juárez, celui à cause duquel les personnages de la première partie s’y sont rendus : Benno von Archimboldi. Bolaño emprunte cette fois le genre de la biographie, voire, parfois, celui du roman historique (certaines pages m’ont rappelé Un sergent dans la neige de Rigoni Stern). On découvre comment Hans Reiter, né en 1920, d’une paysanne borgne et d’un misérable boiteux, qui « n’avait pas l’air d’un enfant mais d’une algue » devint Benno von Archimboldi, le mystérieux écrivain toujours susceptible de recevoir le prix Nobel. Plus grand que les autres enfants de son âge, Hans Reiter semble souffrir d’autisme, « il n’appartenait pas à ce monde, auquel il se rendait seulement comme explorateur ou en visite. » A treize ans, lui qui ne sait toujours pas s’exprimer correctement, lui qui depuis ses six ans lit et relit encore un livre sur les plantes et animaux du littoral européen qui l’obsède au point qu’il ne pense qu’à se baigner, est renvoyé de l’école puis de tous les petits boulots qu’on lui trouve pour devenir homme de ménage dans la propriété d’un baron prussien dont le neveu deviendra l’ami de Hans et la fille sa maîtresse et son éditrice. C’est la guerre qui va bouleverser le destin de ce géant voué à l’idiotie. Son attitude au combat est moins courageuse qu’indifférente. Il sera blessé au siège de Sébastopol et, titulaire de la Croix de fer, sera évacué sur les bords du Dniepr. C’est là, dans la cachette d’une isba en forme de matrice, que Hans Reiter va renaître et devenir Benno von Archimboldi. Si le nom d’Archimboldi vient bien évidemment du peintre (par l’intermédiaire d’Ansky, l’un des nombreux destins parallèles qui sillonnent 2666), on oublie trop souvent que Benno est un hommage prescient à Benito Juárez, ouvrier agricole zapotèque devenu président du Mexique et dont la capitale fut El Paso del Norte, depuis appelée Ciudad Juárez en souvenir de ce grand républicain. Quoi qu’il en soit, c’est au contact de l’histoire, cette « putain toute simple [qui] n’a pas de moments déterminants mais est une prolifération d’instants, de brièvetés qui se disputent entre elles la palme de la monstruosité », brièvetés dont cette partie nous offre un bel échantillon avec les combats, la Shoah, la crucifixion du général roumain Entrescu, etc., c’est au contact de l’histoire donc que Hans Reiter va naître à l’écriture, à la vie et finir par se retrouver à Santa Teresa pour des raisons que nous ne dévoilerons pas.

Entre ces deux mouvements de convergence que constituent cette première et cette dernière partie s’intercalent trois parties centrales dont l’action se déroule principalement à Santa Teresa. C’est à partir du personnage d’Amalfitano que nous allons essayer d’aborder ces parties. Amalfitano est professeur de philosophie à l’Université de Santa Teresa. Son personnage apparaît dès la première partie puisque, au titre du spécialiste local de l’œuvre d’Archimboldi, il est l’un des contacts de nos trois critiques.
Néanmoins, le rapport qu’entretient Amalfitano avec l’œuvre d’Archimboldi est, si l’on prête attention au texte, problématique et conduit à s’interroger sur le statut même de l’écrivain allemand. Amalfitano se moque éperdument de retrouver Archimboldi. Il a certes d’autres préoccupations, mais on a l’impression que même s’il n’avait pas ces préoccupations, il se désintéresserait tout autant de cette recherche. Son désintérêt contraste avec l’enthousiasme des critiques et leur puérile idolâtrie. On peut également remarquer que s’il est présenté par le doyen de l’Université comme étant le spécialiste d’Archimboldi, c’est simplement parce qu’il est l’un des seuls à connaître son œuvre. Il l’a certes traduit, mais ce n’était qu’une commande de la part d’un éditeur. C’est donc moins par amour de l’art que par besoin de manger qu’Amalfitano s’est intéressé à Archimboldi. En outre, non seulement il reconnaît n’avoir pas lu l’ensemble des romans de l’Allemand, mais il avoue ne pas avoir fini certains d’entre eux qui l’ont profondément ennuyés. Il n’est d’ailleurs pas le seul puisque même Bubis, son éditeur, le publie sans le lire. A la mort de ce dernier, l’ex-baronne von Zumpe, devenue Madame Bubis, continuera à l’éditer et, sur l’oreiller, lui avouera ne l’avoir jamais lu. Pire encore, lorsque les critiques lui disent s’être donnés pour mission de ramener en Europe le plus grand écrivain allemand du XXe siècle, Amalfitano réplique que dans cette hiérarchie, ils oublient Frantz Kafka et même Peter Handke ou Thomas Bernhard[1] et ce n’est semble-t-il que par politesse qu’il veut bien mettre Archimboldi au même niveau que Günter Grass et Arno Schmidt. Or, comme Bolaño semble éprouver une certaine tendresse envers Amalfitano qui comme lui est un exilé chilien fils de boxeur et comme parallèlement il nous dépeint les critiques comme de pitoyables personnages, on peut se poser de la question de savoir quel statut il accorde à Archimboldi. Archimboldi, comme d’autres, n’éveille-t-il d’intérêt que par son mythe ? N’est-il pas que la création d’une critique prétentieuse ? Cela expliquerait que dans le monde littéraire, on parle tant d’Archimboldi sans le lire. Il est vrai que cela peut aussi être compris comme une critique de ce milieu, mais qu’est-ce qui permet de dire qu’Archimboldi est un génie ? L’homme-algue n’a pas vraiment changé et ne semble pas très intelligent. Il est vrai que, comme le disait Francis Bacon, « l’intelligence n’a jamais fait l’art », mais n’y a-t-il pas une certaine ironie à faire d’un autiste un nobélisable ? Et il suffit de regarder le palmarès du Nobel depuis sa création pour constater que les grands écrivains y figurent en bien petit nombre.

Quoi qu’il en soit Amalfitano est un personnage atypique. Pour Pelletier et Espinoza, « Amalfitano ne pouvait être vu que comme un naufragé, un type habillé de manière négligée, un professeur inexistant, le simple soldat d’une bataille perdue d’avance contre la barbarie ». Pour Norton, par contre, il lui fit l’impression « d’un type très triste, qui s’éteignait à grand pas, et dont la dernière envie était de leur servir de guide dans cette ville. »
Evidemment, c’est Norton qui a raison, bien qu’Almalfitano soit aussi « un naufragé ». Sa vie est un naufrage et ce naufrage continuel l’a conduit du Chili à l’Argentine, de l’Argentine à l’Espagne et de l’Espagne au Mexique. Il est l’homme de l’exil. Lors qu’une discussion avec les critiques, bien évidemment ignorants de l’histoire du continent Sud-Américain, où il explique qu’il a dû fuir son pays natal à cause du coup d’Etat de Pinochet, Amalfitano définit ainsi l’exil :

« je le vois à présent comme un mouvement naturel, quelque chose qui, à sa façon, contribue à abolir le destin »

La fuite abolit le destin parce qu’elle fait disparaître les problèmes. C’est tout ce qui oppose Amalfitano à son père qui, lorsqu’il lui apparaît de manière hallucinatoire, le traite de lâche en émettant des doutes sur son hétérosexualité. Comme le propre père de Bolaño, le père d’Amalfitano était boxeur et, au lieu de fuir les problèmes, les affronte à coups de poing. Dans les Putains meurtrières déjà, on pouvait constater toute la différence entre le fils, le poète effrayé, et le père téméraire qui, après avoir plumé ses adversaires, parvient à sortir par la violence d’un tripot. Ce malaise d’Amalfitano qui se traduit par des insomnies et des hallucinations a sans doute pour origine cette volonté de ne pas fuir Santa Teresa où il a échoué avec sa fille Rosa à la mort de sa femme qui, bien que les ayant abandonnés depuis des années pour errer sur les routes, était revenue leur faire ses adieux se sachant atteinte du SIDA. De cette fuite, Amalfitano ne veut plus et il lui faut un certain courage pour demeurer dans cette ville alors qu’il est le père d’une jolie jeune femme. Parce que les fuites d'Amalfitano l'ont entraîné en enfer, à Ciudad Juárez.


[1] Ces trois auteurs ne sont pourtant pas Allemands, mais de langue allemande. Est-ce un problème dans la traduction ?


Illustration : Roberto Matta, X-space and the ego.

14 commentaires:

a.w. a dit…

(1) Non, c'est dans le texte de Bolaño, asi mismo : "El mejor escritor aleman del siglo veinte era Kafka."
Encore l'ironie bolañienne, lui qui n'attachait pas beaucoup de sens (comme d'autres) à l'appellation "écrivain latino-américain" faussement typée ?
Ou bien, c'est que la littérature se passe dans la langue dans laquelle elle est écrite et non par l'état civil...

Cela me rappelle une boutade d'un ami, le dernier grand écrivain français ? Beckett.

Beau papier, vivement la suite.

pedro babel a dit…

Whouâh, sacré papier : je crois que la pile haute comme le Chrysler Building de livres à lire ne va plus m'empêcher trés longtemps de l'acheter... Vivement la suite, en effet!

Sinon, X-Pace and the Ego, un Matta formidable que je n'ai vu "en vrai" qu'une seule fois - sniff. Je regrette que pour 2666 Bourgois ait abandonné les couvertures illustrées par des peintures de Matta : cruel et coloré, lyrique et ambitieux, c'était tout à fait ce qui convenait à Bolaño.

pedro babel a dit…

Antonio, la boutade de ton ami ressemble à une anecdote rapportée par Marc Chénetier : à un congrès PEN ou une fiesta dans ce genre, John Barth, trés agacé par Robbe-Grillet qui disait que son écrivain américain préféré était Nabokov, répliqua que quant à lui son écrivain français préféré était Beckett.

Manu a dit…

Très beau papier Bart , fouillé et subtil, comme à ton habitude. Toi et Antonio avaient achevé de me convaincre de mettre 2666 en 1ère place dans ma pile.

a.w. a dit…

Il devrait déjà être lu, Manu !

Bartleby (ffc) a dit…

@ Antonio, il y a un truc là, une ironie certaine dont le sens m'échappe. Veut-il dire qu'il n'y a pas de grands écrivains allemands ?
@ Quelle chance Pedro ! Je n'ai jamais vu de Matta en vrai... Il me semble effectivement que ça correspondait bien. Mieux en tout cas que cette couverture complètement ratée...
@ Manu : tu vas être battu pour ne pas l'avoir encore lu !

g@rp a dit…

Touche pas à mon pote ! * rire *
Ben je vais être battu aussi, si j'ai bien compris.
Superbe papier, une fois de plus, ami (blond) Bartleby (sans moustache).
Marrant comme 2666 a suscité nombre de posts il y a quelques temps, puis, après une période de silence, revient en force sur le Ouaib.
Quoique, je réalise qu'à l'approche des vacances, ce n'est pas une mauvaise idée du tout de relancer le pavé (pour que les battus l'emportent à la plage).

Manu a dit…

Arrêtez, vous alimentez mon côté maso ! ^^
Le fouet ou le bâton ?

Bartleby (ffc) a dit…

Les deux.

Manu a dit…

Oui, mais dans quel ordre ?

Bartleby (ffc) a dit…

Manu et Garp, vous aurez droit aux deux : simultanément !

a.w. a dit…

Essayons de poursuivre...

Je ne crois pas que Bolaño veuille dire cela, qu'il n'y a pas de grands écrivains allemands au XXème. D'une part, n'oublions pas que c'est Amalfitano qui parle et pour qui la littérature est passée au second plan, même si c'est certainement une part désabusée de Bolaño, désenchantée.

Si on prend ces considérations du point de vue du personnage, ça lui donne de la valeur à mettre en opposition aux autres, à leur vaine quête, une valeur qui permet au lecteur de se poser des questions de ce type, en compagnie des personnages. Mais je crois que c'est une interrogation très terre à terre. A vrai dire, il me semble que Bolaño fait cela régulièrement, contredire quelque chose qui pourrait paraître essentiel ou très important par une bêtise, une blague, de la vulgarité ou un rappel à la réalité (je pense notament aux micro-récits des Détectives Sauvages qui font la part belle aux contingences du quotidien, de la vie, là où se trouve quelques fois matière à réflexion, qu'on développerait volontiers (si ma mémoire est bonne). Disons, la liste des postures sexuelles de Lupe mise en face à la liste des figures de rhétorique de Garcia Madero à la fin du livre me semble emblématique de ce genre de procédé : on s'en fout de la poésie aussi importante soit-elle, l'essentiel c'est de savoir baiser. Ou les deux ont autant d'importance, ou peut-être ne sont qu'une seule et même chose...

Si on les prend du côté de l'oeuvre (au delà du procédé donc), cela a peut-être plus à voir avec Bolaño lui-même, et je pense que c'est compliqué à déchiffrer. Dans la Littérature Nazie..., il dresse des portraits d'écrivains qui procèdent d'une idéologie née en Allemagne. Il y a donc des écrivains issus de l'Histoire d'Allemagne, même s'ils n'écrivent pas en allemand. Si l'on pouvait penser qu'ils sont mineurs pour la plupart, il n'en a pas moins fait une anthologie qui donnera naissance tout de même à Carlos Wieder et Etoile Distante. Assez donc pour en faire un écrivain d'importance (certes nazi). Peut-être, au lecteur de juger ce qui doit rester ou non, il n'y a pas de jugement moral chez Bolaño. De même, Auxilio Lacouture, uruguayenne, est la mère des jeunes poètes mexicains (Amuleto), la généalogie de la poésie est ainsi faussée (aussi impensable que celle de la Folie, via le personnage de Lalo Cura dans 2666). Au final, Amalfitano partage peut-être avec Bolaño l'idée que la littérature ne se transmet pas par le sang, et, enfin, même la langue, mais qu'elle a d'une part à voir avec l'Histoire (et la Politique) (elle existe contre cela ? Elle existe en réaction à cela, à la dictature, aux catastrophes, à la pression, comme en parle George Steiner d'une autre manière je ne sais plus où... ainsi, tout le paradoxe est là, les écrivains nazis existent-ils en réaction à l'écrasement de leur idéologie par les forces historiques du "Bien" (je répète, pas de jugement moral chez Bolaño, le "Bien" étant simplement le dessin de la mémoire)) et qu'elle se transmet par son mode de consommation (au sens d'un feu qui brûle), à savoir l'écriture et la lecture, et non par quelque attribut ou caractéristique.
Voilà. Un pied-de-nez à celui qui voudrait rationaliser, systématiser... L'ironie de Bolaño ? Ne pas oublier d'être sceptique...

Bon, je n'ai pas de conclusion, juste ces considérations instinctives dont je ne sais où elles peuvent nous mener... mais enfin, elles sont là, et on en fera peut-être quelque chose de plus construit et apronfondi.

A chaque fois que je pense à ce qu'est la littérature chez ou pour Bolaño, je pense à Héritage d'Archimboldi. Je trouve qu'il y a beaucoup de choses qui sont dites dans l'évocation de ce livre dans la cinquième partie de 2666...

a.w. a dit…

De plus, je viens d'y penser, les quatre critiques tout comme Amalfitano ne sont pas allemands ! Alors, on peut s'en faire de savoir si Benno von Archimboldi, ou Kafka ou Bernhard appartiennent à une hiérarchie des écrivans allemands : il n'y a pas de hiérarchie, puisque dans ce cas précis, la littérature se fait et se situe au delà de TOUTES les frontières : culturelle, linguistiques, géographiques...

Bartleby (ffc) a dit…

Telle est la richesse de Bolano : même les détails engendrent des discussions.
Sur le fond, sur le rapport de Bolano à la littérature, je pense que tu as raison. A propos de "La littérature nazie en Amérique", il pourrait faire sienne cette phrase de Steiner dans "Le château de Barbe-Bleue" : "Nous savons aussi que des qualités évidentes de finesse littéraire et de sens esthétique peuvent voisiner, chez le même individu, avec des attitudes barbares, délibérément sadiques." Quoique... Il me semble que Wieder cesse de devenir un artiste lorsqu'il sombre dans la barbarie. Non ?
Par contre, c'est la statut des critiques qui me pousse à voir une certaine ironie dans ce jugement d'Amalfitano. Les critiques sont des guignols et j'ai l'impression qu'il se moque d'eux. Et ce ne sont pas des écrivains, mais des commentateurs.