Lors de mon précédent article consacré aux Oreilles du loup d’Antonio Ungar, je m’interrogeais dans une note de bas de page sur l’ambiguïté qu’il y avait à propos de l’espagnol “el tigre”. Je me demandais si le petit garçon qui dit se prendre pour un tigre ne se prenait pas plutôt pour un jaguar et, dans ce cas, pourquoi l’auteur avait-il employé, en espagnol, le terme “tigre” plutôt que celui de “jaguar”. J’ai fait part de ce problème à Marie-Anne Lacoma (Les Allusifs) qui a eu l’amabilité de transmettre ma question à Robert Amutio (le traducteur) qui a lui-même interrogé Antonio Ungar. Avec la permission de l’auteur et de son traducteur, je publie ici cette réponse :
- Segunda parte de la explicación: los indígenas y los colonos que ocupan las selvas Colombianas (las selvas del Caquetá, del Orinoco y del Amazonas, que son tres tipos de selva muy distintos) llaman a todos los felinos 'tigres'. He vivido en las selvas del Orinoco y del Caquetá, y allí incluso la música, la tradición oral y las representaciones gráficas se refieren al 'tigre', no al jaguar, que es una denominación taxonómica más propia de biólogo europeo que de habitante de la selva. En efecto en Colombia no hay tigres, hay jaguares, caiparíes, dacuños, tolíes (desconozco cómo se llamen estos tres últimos en español de Castilla). Pero para los habitantes de la selva (indígenas o blancos), sí hay tigres, de la misma manera que para los habitantes de algunas sabanas, savannahs, africanas (negros o blancos), hay 'gatos', 'cats', no tigres o leones.
- Tercera y más importante: el jaguar, que los indígenas del Orinoco llaman 'gato de sombra', es un animal sagrado, y por lo tanto cargado de una fuerza y una potencia evocadora que es muy superior a la de la literatura y que yo me considero incapaz de manipular en una novela como esta. Si ponía un jaguar en mi novelita con niño, iba a haber un jaguar comiéndose un libro y no un libro con jaguar.
- Cuarta y absolutamente subjetiva: me parece que el tratamiento que Sepúlveda hace de la selva es como el que hace Walt Disney. Sepúlveda, claro, es más peligroso que Disney, porque tiene un gran talento narrativo, un gran poder de convicción y habla de temas desconocidos para casi todo el mundo (incluídos los habitantes de las grandes ciudades latinoamericanas). En Chile no hay selva. Hay montañas nevadas, estaciones y chilenos. Espero no haber sonado arrogante o demasiado enfático con estas explicaciones. Me pareció que hablando de tigres y jaguares era mejor dar un buen zarpazo que irse con la cola entre las piernas.
Traduction par Antonio Werli :
- Una ciudad como Bogotá (con 8 millones de habitantes y 2 millones de carros, a 2.800 metros de altura, fría todo el año, a cuatro horas de avión o una semana por tierra, agua y pie de la selva), una ciudad como Bogotá, en donde transcurren los primeros capítulos del libro, está muy pero muy lejos de la selva tropical, en donde están los jaguares. En cambio está muy cerca del cine, la televisión, la radio y los libros, en donde están los tigres. Esa es la primera parte de la explicación: es virtualmente imposible para un niño de cuatro años que vive en Bogotá o en los pueblos de sus alrededores conocer a un jaguar: para hacerlo tiene que atravesar un país en guerra que es cinco veces más grande que Francia, hasta llegar a una selva densa en donde es imposible sobrevivir sin ayuda (y allí esperar varias semanas o meses, porque los jaguares no están donde están lo hombres).
- Segunda parte de la explicación: los indígenas y los colonos que ocupan las selvas Colombianas (las selvas del Caquetá, del Orinoco y del Amazonas, que son tres tipos de selva muy distintos) llaman a todos los felinos 'tigres'. He vivido en las selvas del Orinoco y del Caquetá, y allí incluso la música, la tradición oral y las representaciones gráficas se refieren al 'tigre', no al jaguar, que es una denominación taxonómica más propia de biólogo europeo que de habitante de la selva. En efecto en Colombia no hay tigres, hay jaguares, caiparíes, dacuños, tolíes (desconozco cómo se llamen estos tres últimos en español de Castilla). Pero para los habitantes de la selva (indígenas o blancos), sí hay tigres, de la misma manera que para los habitantes de algunas sabanas, savannahs, africanas (negros o blancos), hay 'gatos', 'cats', no tigres o leones.
- Tercera y más importante: el jaguar, que los indígenas del Orinoco llaman 'gato de sombra', es un animal sagrado, y por lo tanto cargado de una fuerza y una potencia evocadora que es muy superior a la de la literatura y que yo me considero incapaz de manipular en una novela como esta. Si ponía un jaguar en mi novelita con niño, iba a haber un jaguar comiéndose un libro y no un libro con jaguar.
- Cuarta y absolutamente subjetiva: me parece que el tratamiento que Sepúlveda hace de la selva es como el que hace Walt Disney. Sepúlveda, claro, es más peligroso que Disney, porque tiene un gran talento narrativo, un gran poder de convicción y habla de temas desconocidos para casi todo el mundo (incluídos los habitantes de las grandes ciudades latinoamericanas). En Chile no hay selva. Hay montañas nevadas, estaciones y chilenos. Espero no haber sonado arrogante o demasiado enfático con estas explicaciones. Me pareció que hablando de tigres y jaguares era mejor dar un buen zarpazo que irse con la cola entre las piernas.
Traduction par Antonio Werli :
- Une ville comme Bogotá (avec 8 millions d'habitants et 2 millions de voitures, à 2800 mètres d'altitude, froide toute l'année, à quatre heures d'avion ou une semaine par terre, bâteau et à pieds de la jungle), une ville comme Bogotá, dans laquelle se passent les premiers chapitres du livre, est très - mais très - éloignée de la forêt tropicale, où vivent les jaguars. Par contre, elle est très proche du cinéma, de la télévision, de la radio et des livres, dans lesquels se trouvent les tigres. Voilà la première partie de l'explication : il est virtuellement impossible pour un garçon de quatre ans qui vit à Bogotá ou dans les villes alentours de rencontrer un jaguar : pour ce faire, il doit traverser un pays en guerre qui est cinq fois plus grand que la France, pour arriver dans une jungle dense où il est impossible de survivre sans aide (et là, attendre plusieurs semaines ou mois, parce que les jaguars ne viennent pas où se trouvent les hommes).
- Deuxième partie de l'explication : les indigènes et les colons qui occupent la jungle colombienne (les forêts de Caquetá, de l'Orénoque et de l'Amazone, qui sont trois type de forêts différentes) appellent tous les félins "tigres". J'ai vécu dans la jungle de l'Orénoque et de Caquetá, et là-bas, même la musique, la tradition orale et les représentations graphiques se référent au "tigre", et non au jaguar, qui est une dénomination taxinomique plus propre à un biologiste européen qu'à un habitant de la jungle. En effet, en Colombie, il n'y a pas de tigres, il y a des jaguars, des caiparíes, des dacuños, des tolíes (je ne sais pas comment s'appelle ces trois derniers en castillan). Mais pour les habitants de la jungle (noirs ou blancs), il y a des tigres, de la même manière que pour les habitants des savannes africaines (noirs ou blancs) il y a des "chats", non des tigres ou des lions.
- La troisième et la plus importante : le jaguar, que les indigènes de l'Orénoque appellent "chat de l'ombre', est un animal sacré, et par conséquent chargé d'une force et d'une puissance d'évocation qui sont bien supérieures à celle de la littérature, et que je me considère incapable de manipuler dans un roman comme celui-ci. Si j'avais mis un jaguar dans mon petit roman avec enfant, nous aurions eu un jaguar dévorant un livre et non un livre avec un jaguar.
- Quatrième partie, absolument subjective : il me semble que le traitement que Sepúlveda fait de la forêt tropicale est le même que celui de Walt Disney. Sepúlveda, évidemment, est plus dangereux que Disney, car il a un grand talent de raconteur d'histoires, un fort pouvoir de conviction et parle de thèmes inconnus de la plupart des gens (les habitants des grandes villes latino-américaines inclus). Au Chili, il n'y a pas de forêt tropicale. Il y a des montagnes enneigées, des chemins de fer et des chiliens. J'espère ne pas avoir l'air arrogant ou trop emphatique avec ces explications. Il me semble que parlant de tigres et de jaguars, il vaut mieux donner un bon coup de griffe plutôt que s'en aller la queue entre les jambes.
- Deuxième partie de l'explication : les indigènes et les colons qui occupent la jungle colombienne (les forêts de Caquetá, de l'Orénoque et de l'Amazone, qui sont trois type de forêts différentes) appellent tous les félins "tigres". J'ai vécu dans la jungle de l'Orénoque et de Caquetá, et là-bas, même la musique, la tradition orale et les représentations graphiques se référent au "tigre", et non au jaguar, qui est une dénomination taxinomique plus propre à un biologiste européen qu'à un habitant de la jungle. En effet, en Colombie, il n'y a pas de tigres, il y a des jaguars, des caiparíes, des dacuños, des tolíes (je ne sais pas comment s'appelle ces trois derniers en castillan). Mais pour les habitants de la jungle (noirs ou blancs), il y a des tigres, de la même manière que pour les habitants des savannes africaines (noirs ou blancs) il y a des "chats", non des tigres ou des lions.
- La troisième et la plus importante : le jaguar, que les indigènes de l'Orénoque appellent "chat de l'ombre', est un animal sacré, et par conséquent chargé d'une force et d'une puissance d'évocation qui sont bien supérieures à celle de la littérature, et que je me considère incapable de manipuler dans un roman comme celui-ci. Si j'avais mis un jaguar dans mon petit roman avec enfant, nous aurions eu un jaguar dévorant un livre et non un livre avec un jaguar.
- Quatrième partie, absolument subjective : il me semble que le traitement que Sepúlveda fait de la forêt tropicale est le même que celui de Walt Disney. Sepúlveda, évidemment, est plus dangereux que Disney, car il a un grand talent de raconteur d'histoires, un fort pouvoir de conviction et parle de thèmes inconnus de la plupart des gens (les habitants des grandes villes latino-américaines inclus). Au Chili, il n'y a pas de forêt tropicale. Il y a des montagnes enneigées, des chemins de fer et des chiliens. J'espère ne pas avoir l'air arrogant ou trop emphatique avec ces explications. Il me semble que parlant de tigres et de jaguars, il vaut mieux donner un bon coup de griffe plutôt que s'en aller la queue entre les jambes.



5 commentaires:
Raaaaaa, y'a moyen d'avoir une traduction ??? ^^
Y a moyen.
Excellent ! Merci Antonio, et merci Bartleby... Cette explication est étonnante et profonde. La 3ième explication est renversante, et loin d'être imaginable pour "nous autres"...
Muchas gracias ! Je dérive ici par hasard, et voilà que j'obtiens une réponse à une antique question inutile et donc cruciale à savoir : Pourquoi dans son conte L'Écriture du dieu, J.L Borgès alterne-t-il les noms de l'animal entre tigre et jaguar ? Je me suis souvent demandé si, à l'instar de sa "mythologique" première phrase enfantine : Tiger, Lion, Papa, Leopard… le grand argentin ne confondait finalement pas toutes les figures félines en une seule image héraldique ? Un être imaginaire comme seul, un homme allongé et souffrant peut les lier et les délirer avant de l'écrire ? Je reviendrai chercher des perles chez vous, cordialement A.G
Je suis content que vous ayez pu, comme moi, trouver une réponse à votre question. Le mérite en revient à Ungar qui a eu cette incroyable gentillesse de bien vouloir expliquer cette difficulté.
Au plaisir de vous revoir.
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