Né en 1941, Dag Solstad, dont c’est pourtant le premier livre traduit en français, est sans doute le plus grand écrivain norvégien de ces dernières années. Auteur engagé (membre du AKP-ml, parti maoïste), ses livres, jusque dans les années 80, étaient le reflet de cette conscience politique. Avec Honte et dignité, Solstad dresse un constat d’échec. La mort des idéologies a signé celle de nos idéaux et l’homme moderne, privé d’espoir, ne trouve de sens que dans la consommation. Les phrases en forme de lancinantes ritournelles de Dag Solstad qui rappellent parfois celle de Thomas Bernhard nous permettent de suivre pendant quelques heures, mais des heures décisives, les pensées d’un homme anachronique : Elias Rukla.Elias Rukla est un homme du passé, un homme dépassé qui, tant bien que mal, s’efforce de continuer à vivre, moins par désir que par habitude. Mais tout va s’écrouler soudainement… Les premières lignes de Honte et dignité présentent l’homme :
« En fait, c’était un professeur agrégé un soupçon soûlographe, dans la cinquantaine, pourvu d’une épouse à l’embonpoint un soupçon trop prononcé, et avec qui il prenait chaque matin son petit déjeuner. Cette matinée d’automne, un lundi, en octobre, ne faisait pas exception à la règle alors que, assis à la table du petit déjeuner, titillé par une légère céphalée, il ignorait encore qu’elle allait devenir la journée la plus décisive de sa vie. »
Elias Rukla « était » encore professeur en cette matinée d’octobre durant laquelle sa vie va basculer. Comme tous les lundis, il se rend au lycée donner ses deux heures de littérature norvégienne à sa classe de terminale. Cela fait vingt-cinq ans qu’il enseigne et, cette année encore, il a choisi une nouvelle fois d’étudier Le canard sauvage d’Ibsen. Il faut dire que le personnage de Relling le fascine car non seulement il n’est pas un personnage nécessaire au drame, mais il l’affaiblit et Rukla se demande toujours quelle est sa fonction si ce n’est d’être le porte-parole de l’auteur et d’énoncer certaines vérités désabusées comme : « Si vous enlevez le mensonge vital à un homme ordinaire, vous lui enlevez aussi le bonheur. »
La citation est centrale et Rukla, un homme ordinaire, va bientôt cesser de se mentir. Pour le moment, Rukla se rend compte qu’il est inutile, qu’il est le seul à se soucier d’Ibsen, qu’il lui faut de plus faire face à la malveillance de ses élèves qui, bien que gentils pris individuellement, « composaient une hostilité structurelle, dirigée contre lui et tout ce qu’il incarnait. » Avachis sur leurs chaises, le regard vide, les élèves de la nouvelle génération n’ont rien à voir avec les élèves de l’ancienne qui eux aussi, pourtant, s’ennuyaient en classe. S’ennuyer, et Rukla se souvient que lui-même s’ennuyait, est normal de la part d’élèves encore trop immatures pour comprendre Le canard sauvage. Même s’il a pour mission d’enseigner cette œuvre, Rukla sait qu’un élève ne peut que s’ennuyer en cours et cela ne lui pose d’ailleurs aucun problème ; après tout, c’est son métier : ennuyer des élèves qui n’ont que faire de la littérature norvégienne. Les élèves ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’ennuyer, Rukla s’ennuie tout autant lorsqu’il expose ses analyses les plus élémentaires, analyses adaptées au niveau de ses élèves. Il n’y a aucun épanouissement intellectuel à enseigner : on répète d’année en année la même soupe indigeste. L’ennui est incontournable : les professeurs s’ennuient parce qu’ils ont une culture qu’ils ne peuvent exploiter et les élèves s’ennuient parce qu’ils n’ont aucune culture.
Si Rukla est sous tension, c’est parce que l’attitude des élèves de la nouvelle génération a totalement changé : ils considèrent avoir des droits et n’ont plus aucune considération pour la culture et encore moins pour ses représentants que sont les professeurs. Lorsque la sonnerie retentit, ils ferment leurs livres et sortent quand bien même Rukla est encore en train de parler. Et alors que pour une fois Rukla est enthousiaste, alors qu’il s’apprête avec élan à percer le mystère Relling, il est confronté à cette sourde hostilité :
« Car cette jeunesse […] s’ennuyait sur un mode radicalement différent des fois précédentes. Il ne reconnaissait pas l’ennui qu’il avait lui-même ressenti au cours de sa période lycéenne, pas une seule seconde, de même qu’il ne reconnaissait pas l’ennui qui s’était infusé dans les heures somnolentes passées avec Henrik Ibsen et qui avait plané sur les précédentes promotions d’élèves encore jusqu’à quelques années de cela. La jeunesse qui dans toute son immaturité était assise (ou avachie) en ce moment même en face de lui et s’ennuyait devant l’intérêt enjoué qu’il manifestait pour la fonction du docteur Relling dans le Canard sauvage, elle ne considérait pas son ennui comme une conséquence naturelle du fait d’être élève, bien au contraire : ces élèves étaient indignés de passer effectivement leur matinée du lundi à s’ennuyer pendant une heure de norvégien dans le lycée d’enseignement secondaire général de Fagerborg, et cela en dépit du fait irréfutable qu’ils étaient élèves dans cette école où, par voie de conséquence, ils se voyaient contraints de se présenter. »
Voilà ce qui a changé : les générations précédentes admettaient l’ennui alors que les générations actuelles se sentent offensées de se voir infliger un tel ennui. De quel droit doivent-ils subir cela, ce vieux prof et son discours suranné à propos d’Ibsen ? La seule chose qui éveille parfois leur curiosité pendant ce cours de littérature norvégienne est de comprendre comment un adulte peut en venir à s’intéresser, du moins à enseigner pareilles balivernes dont ils n’auront aucun besoin pour leur vie sociale d’adultes.
Là est le constat d’échec : les individus qui composent notre société n’ont que faire de cultiver leur esprit, n’ont que faire de réfléchir le monde : ils ont une conception utilitariste de l’école, des études supérieures, etc. Ils ne veulent pas être des hommes, ils veulent simplement être des consommateurs. Ibsen ne permettra jamais à quiconque de se payer un écran plat ou des vacances au soleil. C’est en ce sens que Rukla est un homme du passé : ce qui fait sens pour lui est anachronique. La culture est une idole que les marteaux de la bêtise ont abattue depuis longtemps. Du divertissement, rien que du divertissement, tel est le nouvel impératif social.
Dans son enthousiasme momentané, Rukla allait donc percer le mystère Relling, mais voilà
qu’un énorme soupir, un soupir exaspéré se fait entendre dans le fond de la classe… Rukla fait comme s’il n’avait rien entendu et s’en veut aussitôt d’avoir eu la lâcheté de ne pas répondre à cette humiliation et continue son cours en renonçant à son inspiration, en reprenant le fil des banalités car à quoi bon ? A quoi bon puisque, aussi insolents soient-ils, ses élèves ont raison, les principes de l’éducation traditionnelle ne correspondant plus aux exigences de rendement de nos sociétés contemporaines ? Et lorsque la sonnerie de la deuxième heure sonne, il ne peut qu’assister impuissant au départ de ses élèves qui n’ont pour lui aucun mot, aucun regard.Totalement abattu, Rukla traverse la cour de récréation pour quitter le lycée, totalement abattu, il ne parvient pas à ouvrir son parapluie alors qu’une petite ondée s’abat sur Oslo. La contrariété de trop. Fou furieux, Rukla se met à fracasser frénétiquement son parapluie contre la fontaine d’eau potable, il frappe, frappe encore, piétine le parapluie disloqué, le reprend pour le frapper de nouveau, encore et encore jusqu’à s’en écorcher les mains :
« Les élèves l’entouraient de tous côtés, des élèves s’approchant à pas de loup, en silence, écarquillant les yeux. Bouche bée, inertes, ils le fixaient en observant une distance plus que jamais respectueuse. Quelques-uns tenait encore leur boîte à casse-croûte dans la main puisqu’ils profitaient de la grande récréation. Comme à travers un voile, il entraperçut les visages de ceux qui se trouvaient à proximité de lui, très distinctement d’ailleurs, aussi étrange que cela puisse paraître. Une grande fille blonde le scrutait, frappée de stupeur, imitée par des garçons en classe de terminale, ainsi qu’il pouvait s’en rendre compte. Leur visage où se lisait un étonnement ridicule, le mit dans une colère plus violente encore. Il toisa la grande fille blonde. Connasse ! lui hurla-t-il. Tu ferais mieux d’avaler ta bouffe de merde ! Sale truie ! »
Sorti du lycée, et d’abord content d’avoir tout envoyé balader, Rukla prend soudainement conscience de ce qu’il vient de faire, prend soudainement conscience que, quoi qu’il arrive, même si ses collègues et son administration tentaient de dédramatiser cet incident, quoi qu’il arrive donc, il ne remettra plus les pieds au lycée, trop honteux et trop digne pour faire une nouvelle fois semblant de rien. Et alors qu’il déambule dans Oslo, Rukla pense à sa femme, Eva, s’inquiète pour sa femme, pour son couple. Hésitant sur la direction à prendre, immobile au milieu d’un rond point, Rukla se souvient de sa rencontre en 1966 avec Johan Corneliussen, brillant étudiant en philosophie, adulé de ses coreligionnaires, qui deviendra l’ami dans l’ombre duquel il allait construire sa vie. Ce fut grâce à ce spécialiste de Wittgenstein, de Marx et de Kant que sa vie allait cesser d’être terne et prendre enfin un sens. Johan Corneliussen allait tout lui apprendre, les raisonnements philosophiques les plus austères, mais aussi les règles du hockey ou la façon d’intégrer toutes les fêtes étudiantes. C’est sa vitalité excessive que Corneliussen va insuffler à Rukla, cette vitalité qui ne cesse de l’étonner :
« Qu’est-ce qui avait poussé un jeune homme doté d’une telle avidité à se ruer sur des études de philosophie ? Se peut-il que, souvent, ceux qui ont une inextinguible soif de vivre choisissent d’étudier la philosophie ? Si cela s’avère, pourquoi ceux qui ont une inextinguible soif de vivre choisissent les études de la pensée humaine comme sphère de vie ? Et pourquoi ne suivent-ils pas des études pour devenir, mettons, ingénieurs ? Quand Elias Rukla y réfléchissait, il était frapper de constater que ceux de ses camarades de lycée ayant commencé des études d’ingénieur ne brillaient pas par un désir de vivre particulièrement prononcé, et ce, quand bien même ils avaient choisi une discipline qui ferait d’eux des hommes d’action. C’étaient ceux qui bâtissaient et édifiaient, veillaient à ce que les roues tournent et les machines frappent, à ce que les gens au-dessous d’eux obéissent aux ordres qu’ils leur donnaient, car pour peu qu’on ne leur obéisse pas, les roues ne tournaient pas, les machines ne frappaient pas et les bâtiments n’étaient pas édifiés, pour ainsi dire. Or, quand Elias Rukla y réfléchissait à deux fois, ces camarades d’école entre-temps devenus ingénieurs diplômés n’étaient mais alors pas du tout en possession d’un appétit de vivre particulièrement prononcé, ils étaient uniquement scolaires, fondamentalement dépourvus d’imagination, oui, foncièrement conformes, et cela s’appliquait à eux tous, sans exception, songeait Elias. »
Vivre, ce n’est pas agir, voilà pourquoi s’intéresser à la philosophie ou à la littérature relève du plus haut degré de vitalité. C’est dans la lecture que réside le sens, l’action n’étant faite que pour ces hommes sans imagination qui se contentent de fonctionner, qui ne sont que des maillons anonymes de la machine économique.
Et c’est à la vie que Corneliussen va inviter Rukla. Même lorsque leurs études seront terminées, même lorsque Rukla deviendra professeur et que Corneliussen aura épousé la très désirable et très inaccessible Eva Linde et qu’il deviendra père, ils resteront inséparables, Rukla brillant dans l’aura de son ami. Dix ans d’amitié, jusqu’en 1976, date à laquelle Corneliussen, épuisé par les déceptions, brisé dans son élan vital, plaque tout, décide de partir à New York, abandonnant la philosophie pour le consulting commercial, la toujours aussi belle Eva Linde et Camilla, leur fille, les confiant aux bons soins de son ami qui, en bon ami, épouse Eva.
Rukla a hérité d’Eva et cela fait son bonheur. Bien que depuis leur mariage elle se laisse aller et s’empâte au fur et à mesure que les années passent, bien qu’elle ne lui ait jamais dit qu’elle l’aime, bien qu’elle ait toujours l’air malheureux, bien qu’elle semble mépriser sa médiocrité et qu’elle rêve de luxe, Eva est tout pour Elias Rukla qui se réjouit de connaître ses goûts, de savoir avec exactitude comment faire cuire son steak, avec quel accompagnement le servir, de savoir à quelle heure elle aime prendre le thé, quelles sont ses barres chocolatées préférées, etc., Eva est tout et Rukla croit voir dans le soin qu’elle porte à repasser ses chemises la preuve d’un amour sincère et pudique.
Il est vrai que depuis un certain temps Rukla ressent un certain malaise, un malaise dont il ne parvient pas à découvrir l’origine, un malaise qui le pousse à veiller tard le soir avec ses bières et son aquavit, un malaise qui le rend indifférent aux nouvelles du monde. Plus le temps passe et moins il se sent concerné par ce monde dans lequel il vit et dont il ne comprend pas le discours. La presse qu’il lisait autrefois avidement maintenant le laisse froid, la culture n’ayant droit, au mieux, qu’à un petit encadré, comme si ce à quoi il avait consacré sa vie était relégué dans les limbes de la société. Les silences des médias à propos de la littérature, leur bruit à propos des people lui indique qu’il a peut-être fait fausse-route, qu’il a inutilement consacré sept années d’études et vingt-cinq ans de vie professionnelle à ces balivernes et qu’il aurait mieux fait de devenir avocat, médecin ou… ingénieur. Parce que ce sont les hommes sans imagination, les sans-cœur qui ont gagné.
C’est ce sentiment d’échec diffus qui a envahi Rukla lors de ses lectures des dernières tirades du Canard sauvage et qui l’a conduit à s’en prendre violemment à son parapluie et cette pauvre blonde. Dans les situations d’échec les plus totales, comme celle de Hjalmar Ekdal qui découvre dans la pièce d’Ibsen que sa fille est en réalité celle du vieux Werle, comme sa vie consacrée à une culture dont personne n’a que faire, il faut contrairement à ce qu’affirme cet imbécile de Gregers Werle se mentir à soi-même. La vie n’est alors possible que dans l’illusion. Relling, le contempteur de la vérité, avait raison et c’est pourquoi, comme le reconnaît Gregers Werle, « la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » et cela d’autant plus que Rukla prend conscience que maintenant qu’il n’a plus rien, Eva le quittera. Lorsque Hjalmar Ekdal prend conscience de sa situation, il perd tout, Rukla aussi. Et la défaite est écrasante.
Voir aussi mon interview de l'auteur ICI.
Dag Solstad, Honte et dignité. 16 €. Les Allusifs.
Illustration : Magritte, Les vacances de Hegel.




10 commentaires:
Je cours, je vole jusqu'à la librairie la plus proche vous dis-je !
J'ai hâte de savoir ce que vous en penserez !
Encore un livre à ajouter à la pile interminable...
Je suis déprimé, là. ;-)
Pour les provinciaux du nord-ouest, Dag Solstad passe à Rouen mardi prochain, à la Halle aux Toiles, 19h :)
La Halle aux Toiles ? Qu'est-ce que c'est et où exactement ?
C'est un bâtiment du XIIIème siècle, devant lequel on trouvait un marché depuis la même époque (désormais parking Vinci toujours complet qui s'en met plein les fouilles). Rouen rive droite, en bas de la rue de la République il y a cette espèce de Gaumont ignoble, en face de son entrée une petite rue qui donne sur la place de la Basse-Vieille-Tour (et le parking en question), c'est ici sur la gauche côté Seine, tu peux entrer des deux côtés, il y a un hall d'accueil et en face du comptoir un grand escalier qui se divise en deux et qui donne accès à une salle de taille moyenne à l'étage, je pense que ce sera ici :)
ça donne presque envie d'habiter Rouen tout ça !
Mince ! pour une fois qu'un auteur intéressant passe dans cette ville, je serai dans le sud mardi prochain !
Pour les parisiens, il sera jeudi à l'arbres à lettres Mouffetard ! Pas de jaloux ! d'autant que le livre est vraiment excellent !
Envisageons la suite des nombreux bouquins de l'artiste chez Les Allusifs... Impatience.
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