FRIC-FRAC CLUB

« Je pense donc je ne suis pas » Fernando Pessoa

vendredi 14 novembre 2008

Entretien avec Dag Solstad

Dag Solstad est un écrivain norvégien né en 1941. Considéré dans son pays comme un écrivain de premier ordre, il était encore totalement inconnu en France jusqu’en septembre dernier, date à laquelle est paru, chez les Allusifs, Honte et dignité (chroniqué ici), publié en Norvège en 1994. Dag Solstad a eu l’amabilité de répondre à mes questions.


Bartleby : Bien que vous soyez l’auteur de nombreux romans, Honte et dignité est votre premier livre traduit en français. Vos lecteurs français risquent d’être surpris en parcourant votre biographie lorsqu’ils apprendront que vous avez longtemps milité au AKP-ml, le parti communiste maoïste norvégien car Honte et dignité est un roman de la désillusion. Pouvez-nous parlez de l’évolution de votre pensée politique et de ses implications sur votre écriture ?

Dag Solstad : Beaucoup d’écrivains de ma génération étaient marxistes. Après la mort de Mao en 1976, j’ai pense que la révolution culturelle avait échoué parce que les nouveaux responsables la déclarèrent finie et qu’ils s’y opposaient politiquement. C’est exactement ce que la révolution culturelle aurait dû empêcher d’arriver. Depuis lors, la Chine est un pays qui – comme l’Inde – est devenu une contrée désolée du tiers monde, et je lui souhaite tout le meilleur, en progrès, bien-être et démocratie, bien entendu.

Ce qui, selon Rukla, distingue les élèves de la nouvelle génération de l’ancienne n’est pas l’ennui qu’ils éprouvent – les élèves d’autrefois s’ennuyaient tout autant, mais l’hostilité qu’ils ressentent et qu’ils manifestent. Pensez-vous que c’est réellement le cas et quelles sont, selon vous, les raisons d’un tel changement d’attitude ?

La raison en est que la culture populaire est devenue la nouvelle culture mondiale. Ibsen n’intéresse plus qu’un petit nombre de spécialistes et la nouvelle génération (17 – 18 ans en 1994) se sent agressée en étant forcée d’étudier Ibsen, quand eux-mêmes représentent la vraie culture qui est une culture qui plaît et qui s’adresse à des adolescents ayant une vie émotionnelle et intellectuelle immature. Ma génération (17 – 18 ans en 1960) était aussi ennuyée par Ibsen, mais savait qu’il fallait en passer par là pour participer à la vie culturelle de notre société.

D’où vient ce désintérêt croissant pour la culture ?

Les racines de ce désintéressement se trouvent dans la culture américaine qui, dans une marche impérialiste, a submergé ces trente dernières années le reste du monde, dont l’Europe et même les anciennes élites culturelles, mais tout a commencé avec l’industrie du cinéma et du disque.

Pensez-vous réellement qu’il y a un abêtissement de nos sociétés occidentales ?

Pas abêties, mais plus superficielles. On perd notre temps avec des problèmes qui n’en valent pas la peine. J’ai écrit cinq livres sur le football, mais si je n’étais pas toujours en train de ruminer, de penser, j’aurais explosé par manque d’air frais.

Ne craignez-vous pas, en soutenant cette idée, d’être traité de réactionnaire, sachant que le concept de décadence est au centre de la métaphysique de droite ?

Quand j’écris, je ne crains rien. Mais la décadence n’a pas été toujours aussi évidente à d’autres époques de l'histoire surtout lorsque le futur était entre les mains des intellectuels de gauche.

Lorsque vous avez écrit ce livre, vous aviez 53 ans. Lorsque Ibsen a écrit Le canard sauvage, il en avait 56. Dans les deux cas, il s’agit d’un texte de révolte contre les valeurs d’une société tétanisée. Ne croyez-vous pas qu’il arrive toujours un moment où l’intellectuel ne peut plus supporter le monde dans lequel il vit ?

Le fait qu’il y a quelque chose qui va fondamentalement mal dans la société dans laquelle je vis, j’en ai toujours eu le sentiment ou j’en ai toujours été conscient aussi loin que je me souvienne. Mais il y a une différence entre être un ardent maoïste et être un critique culturel sans illusion (heureusement).

Pourquoi avoir choisi Ibsen et en particulier Le canard sauvage ?

J’avais besoin d’une pièce pour un roman que j’ai écrit en 1992 dans lequel le personnage principal et sa fiancée tenaient les rôles principaux dans une troupe de théâtre amateur. Le choix de l’auteur s’est arrêté assez par hasard sur Ibsen et celui de la pièce, tout aussi par hasard, sur Le canard sauvage. Je me suis assis, j’ai lu la pièce et j’ai été impressionné. A l’époque, j’avais plus de cinquante ans et je ne m’étais jamais particulièrement intéressé à Ibsen. Mais, à partir de ce moment, j’ai été conquis et je le suis encore.

Le personnage central de votre roman est sans doute Johan Corneliussen puisque c’est à lui que Rukla doit tout. Comment expliquer qu’il abandonne la philosophie, sa femme, sa fille et la Norvège pour devenir consultant à New York ? Cela signifie-t-il qu’il a été prématurément usé ou cela signifie-t-il qu’il a pressenti l’évolution de la société ?

Les deux peut-être. On peut penser qu’il craigne d’être grillé et donc qu’il essaie de trouver une échappatoire et qu’il a l’intuition qu’il y a un grand avenir pour les philosophes dans le domaine des relations publiques et des choses du même genre !

Vous avez déclaré à la sortie de votre dernier livre que vous cessiez d’écrire. Rukla renonce à l’enseignement car cela n’a plus aucun sens, parce que son discours ne peut être entendu. En est-il de même pour vous ? Considérez-vous que dans notre monde la littérature n’a plus sa place ?

Je n’ai jamais dit que je n’écrirai plus, mais que j’allais avoir 65 ans en 2006 et donc que je ne pouvais raisonnablement pas espérer écrire plus de deux livres, si le destin le permet. Je crois à la littérature, malgré cette sinistre époque. Pourquoi ? Parce qu’il est tout simplement inimaginable que quelque chose qui me procure autant de plaisir puisse disparaître. C’est tout bonnement impossible, de même que certains événements historiques n’ont pas été possibles non plus…






Honte et dignité. 16 €. Les Allusifs.

11 commentaires:

Loïs de Murphy a dit…

Merci pour cet entretien.

Manu a dit…

Bel entretien, bartleby, merci !

Anne-Sophie a dit…

Bravo ! J'apprécie beaucoup... vivement intéressée par le pb de la culture et des jeunes... Demain, je le relis plus attentivement et je reviens vers vous.

TODOMODO a dit…

Comme d'habitude les Etats-Unis sont encore responsables de l'ignorance crasse des "jeunes".

Discours gauchiste classique. Je ne pense pas que ce soient les Etats-Unis qui élaborent les programmes scolaires en Europe. Car le malheur vient de là.

Or c'est tout de même bien l'idéologie de ces même gauchistes qui est à la base de la catastrophe scolaire.


Ce sont les idéologies gauchistes qui sont à l'origine de la réforme Jospin de 89 et son bras armé idélologique, les IUFM : haine de la culture bourgeoise (comme si il y en avait d'autre qui permettait à l'enfant de s'insérer à la civilisation occidentale), égalitarisme (pour éviter que le fils de bourgeois n'ait un avantage au départ eh bien n'enseignons plus la culture bourgeoise), renversement des hiérarchies (l'élève au centre de l'apprentissage au détriment du savoir)...

Les gauchistes ont scié la branche sur laquelle il étaient assis. C'est bien fait pour eux mais le problème c'est que la branche nous soit aussi retombée sur la gueule.

cyrod a dit…

Bah, Todomodo me semble un peu cavalier. Tagada tagada tagada tagada. Le désintéressement de la culture n'est pas une idée si gauchiste que ça. Le constat, s'il en est, n'a pas de connotation politique. Chaque culture a ses chiens et ses chats. On ne peut pas refuser l'idée que l'invasion d'une culture sur une autre a ses défauts. Avons-nous vraiment besoin de toutes les crottes cinématographiques américaines quand nous avons les notres ? Oui, ça dépayse. Néanmoins, on se sent parfois plus américain qu'autre chose. On en vient même à attendre que l'efficacité amerloque se retrouve dans notre cinéma. c'est dommage, et ce n'est pas le propos de Solstad. J'aurais aimé qu'il parle un peu plus de littérature, d'ailleurs. Ses idées politiques ne m'intéressent pas. mais j'ai aimé la façon dont il retourne la situation, avec sa participation à la littérature footballistique.

TODOMODO a dit…
Ce message a été supprimé par un administrateur du blog.
Bartleby a dit…

Todomodo : Il n'est pas question que des propos à caractère raciste apparaissent ici. C'est un blog littéraire. Je présume qu'il doit hélas y avoir de nombreux endroits sur internet pour répandre vos opinions.
Je vous remercie.

TODOMODO a dit…
Ce message a été supprimé par un administrateur du blog.
Bartleby a dit…

Todomodo... On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, nous sommes d'accord et nous le sommes tout autant sur l'importance du mal en littérature. Je ne comprends pas votre position de départ et je ne crois pas que Bolaño ait de la sympathie pour ses "affreux jojos". De la fascination, certainement, de la sympathie, non.
D'autre part, Bolaño ne se réduit pas à des cadavres de femmes trouvés dans des décharges. Encore une fois, vos remarques d'ordre politique ne m'intéressent pas. Restons-en à la littérature.

cyrod a dit…

Oh oh, il semblerait que toutlemonde se soit énervé. Pour une interview de Solstad, c'est étonnant ! Des fois, il suffit de pas grand chose. Bolano aime faire l'amour à des femmes mortes ? Je ne savais pas. Les messages effacés me font toujours cet effet, je les remplis ! Mais Todomodo a-t-il lu Honte et dignité ? Car c'est là le sujet. D'ailleurs, monsieur Solstad considère-t-il comme acquise son affiliation à Bernhard ?

Manu a dit…

Don't feed the troll...