FRIC-FRAC CLUB

« Je pense donc je ne suis pas » Fernando Pessoa

lundi 13 juillet 2009

Seconde chance. Christian Gailly, Un soir au club.

à F.R.

Bien qu’il ait reçu le prix du livre Inter pour Un soir au club, Christian Gailly se plaint parfois d’être trop peu lu, d’être trop méconnu. Généralement, ce genre de plainte m’exaspère, mais il y a quelques semaines encore, je n'avais pas encore lu Gailly et, maintenant que je l'ai fait, je lui donne raison. Un soir au club est un très bon livre à l’écriture dépouillée et élégante imprimant un rythme jazzy parfaitement adapté au propos.
Le narrateur est un peintre, un ami de Simon Nardis. En réalité, il a d’abord été l’ami de Suzanne et n’est devenu l’ami de Simon que lorsqu’elle l’a rencontré et lui a présenté. Il est alors devenu plus proche de Simon que de Suzanne et c’est aussi pourquoi il nous raconte ce drame. Il raconte ce qu’il en sait, ce que Simon lui a raconté et le reste, il imagine, il comble les trous.
Simon Nardis est ingénieur chauffagiste et c’est en tant que tel qu’un vendredi, alors qu’il s’apprêtait à partir en week-end chez ses beaux-parents, il a dû se rendre de Paris dans cette station balnéaire de la côte normande pour aider à remettre en marche la chaudière d’une usine. Simon excelle dans son métier qu’il a appris jeune, mais qu’il ne pratique que depuis quinze ans, depuis qu’il a cessé de jouer du piano. Simon était jazzman. Pas n’importe quel jazzman : un grand, avec un style reconnaissable entre tous. Mais le jazz, c’était aussi l’alcool et la drogue. Il y a quinze ans, si Suzanne n’avait pas pris sa voiture en pleine nuit pour le rejoindre dans une chambre d’hôtel de province, il serait mort.
Depuis ce jour, il n’a plus bu un verre, n’a plus touché à un piano et n’a même plus écouté un seul disque de jazz. Il a complètement tourné le dos à son ancienne vie et est devenu un mari et un père irréprochables. La chaudière qu’il est venu réparer lui résiste, les heures passent, comme les trains pour Paris qui partent sans lui. Lorsqu’il parvient enfin à la remettre en route, il ne reste plus qu’un train de nuit, le train de 22h58. Son collègue, l’ingénieur de l’usine qui l’a appelé à son secours, est un type bien, un type content à qui on ne peut rien reprocher, un type terriblement insipide et ennuyeux qui lui raconte au restaurant sa petite vie sans intérêt. Sans le savoir, il renvoie de manière spéculaire à Simon sa propre image, ce qu’il est devenu, un homme lisse, à peine distinct des autres dont les idéaux se réduisent aux vacances et à la propriété immobilière. Mal à l’aise, Simon accepte de boire du vin à table et accepte même d’accompagner son compagnon dans un club de jazz, le Dauphin…
Il y a un groupe et dès les premières mesures de On green Dolphin Street de Coltrane, il commande de la vodka, de la vodka pour supporter son insipide collègue, pour supporter la musique qui pénètre en lui comme un afflux de sang, comme un afflux de vie. Peu à peu, Simon cesse d’écouter les banalités de son collègue, cesse de se préoccuper de l'heure, tout n’est plus que musique et l’attraction du piano devient irrésistible au point qu'à 22h 30, lorsque les musiciens prennent leur pause, Simon, sans trop se rendre compte de ce qu'il fait, se met au piano et joue Letter to Evan de Bill Evans.
Ahuri, son collègue rentre chez lui parler à sa femme de l'étrange ingénieur ayant attendu son train pour ne pas le prendre alors que Simon se sent revivre et enchaîne les morceaux alors que les musiciens et Debbie Parker, la propriétaire américaine du club, reconnaissent le style du grand Simon Nardis. Et, alors qu'il entame You've changed de Bill Carey, Debbie le rejoint sur scène pour chanter :

« Le micro sur les lèvres, reprenant au vol la mélodie, elle chanta tout près de lui : Vous n’avez pas changé. Simon leva le nez, regarda Debbie, puis, sans cesser de jouer, répondit : Vous non plus. Simon ne l’avait jamais vue. »
L’alcool, la musique lui font comprendre que Debbie est la femme de sa vie, et que Suzanne, malgré tout le respect qu'il lui porte, n'a jamais été qu'une parenthèse, que les années passées avec elle n'ont été qu'un long coma. Bien évidemment, c'est l'alcool qui le fait penser ainsi, mais l'alcool ouvre les yeux plus qu'il ne les ferme :

« Il était soûl. Donc lucide. Soûl on voit très clair en soi. »

Avec Suzanne, il était toujours à jeun et c'est pourquoi il ne voyait rien. Si elle l'avait sauvé d'une mort presque certaine, elle l'avait également désubstantialisé. Suzanne fait partie de ces femmes qui aiment des hommes pour leurs défauts, mais qui, sitôt mariées, s'empressent de les faire disparaître pour en faire de bons époux, de bons pères. Avec le jazz, l'alcool et Debbie, la vie sera moins confortable, plus courte certainement, mais la vie sera... vivante. Alors Simon passe la nuit avec Debbie et le lendemain, à la plage, il laisse partir un à un les trains pour Paris. Debbie est si belle et il se sent si vivant. Un homme et une femme sur une plage normande :

« Son maillot lui allait à merveille. Mieux que ça. Semblait fait pour elle. Mieux que ça. Avoir été fait, non pas pour elle, mais sur elle. Peut-être même avec sa peau. Mais comme c’est impossible elle avait dû naître comme ça, en maillot une pièce noire. »

Dès lors, le drame est inévitable. Suzanne s'inquiète et prend la voiture pour aller chercher son mari. Tout le monde eut une pensée pour elle le jour du mariage de Simon et de Debbie se souvient le narrateur, leur témoin. Un soir au club est un roman court qui raconte une histoire finalement assez simple, mais Gailly parvient, grâce à sa maîtrise si particulière de la langue et de la ponctuation, à lui donner une dimension poignante. Un livre court certes, mais un livre poignant.






Christian Gailly, Un soir au club. Editions de Minuit. 5, 30 €






Illustration : Picasso,
Jazz.

9 commentaires:

Marc a dit…

Magnifique auteur. Beaucoup de considération pour lui. Un maître, pour moi, même si ça ne se voit pas.

emmanuel a dit…

tellement bon. Un artiste qui donne envie de vivre. Il me libère la musique des pensées. J' ai tout lu de lui et j' attends à chaque fois, sa prochaine oeuvre avec joie. Aujourd' hui la peinture est dans mes mains. Je peinds beaucoup de pianistes. Un jour on se rencontrera et on travaillera ensemble. viva la vida del piano

pagesapages a dit…

Suis intéressée/intriguée/interpelée... J'en prendrais bien une louche de ce soir-là dans ce club-là...

Bartleby a dit…

Prenez-en une louche, Christine : une petite centaine de pages de plaisir, ce n'est rien !
J'espère que vous réaliserez votre souhait, Emmanuel.
Mais si Marc...

Gropize a dit…

salut c'est gropize
ce livre c'est n'importe oique
le gus qu'a pas touché un clavier dpuis 15 piges, ,l'est tellement rouillé mon pote qu'il sait plus jouer sauf au clair de la lune avec un doigt
Et là il s'ramène après 15 piges, et il joue comme en 40
n'importe oique j'vous dit
à mon avis, le Gailly avec son style pastiche de Duras,l'a jamais touché un piano
qu'il arrêt de se plaindre et de gérémier qu'il est pas assez lu
Si il veut s'faire de la thune,et continuer à écrire n'importe oique, il a qu'à écrire des sketchs pour Bigard qu'en tient une de + en + épaisse en ce moment
tchao

Anonyme a dit…

Il me semble - en suis-je bien sûr ? - l'avoir lu à sa sortie, comme un autre dont je ne me souviens plus du titre. Ecriture un peu trop... blanche (comme dirait Jourde) pour moi.

Salut à toi !
a.w.

Bartleby a dit…

Cela ne m'étonne pas, Antonio ! L'écriture n'est pas blanche, elle est froide, épurée, comme c'est souvent le cas chez les auteurs des Editions de Minuit dont tu ne dois guère apprécier le catalogue...
A bientôt

cecyl a dit…

bonjour
je suis très timide
mais j'aimerais vous dire
que votre blog est for-mi-dable
mon recueil de poésie
est téléchargeable sur mon blog
j'aimerais beaucoup que vous
me disiez ce que vous en pensez
je sais bien que c'est énormément
vous demander
mais peut-être que quelques uns
de mes poèmes vous plairont
j'en ai déjà trop dit
à plus, ravi de vous suivre

Nicolas Ancion a dit…

De tous les Gailly (je pense aussi les avoir tous lus), c'est K622 qui m'a le plus impressionné, à l'époque, il est encore moins lu que ses derniers mais mérite largement qu'on y retourne. Puis quelques passages de son premier livre "Dit-il" (quel beau titre, je suis jaloux) m'ont soulevé aussi, par leur beauté misérable et désespérée. Un vrai auteur, pas de doute, avec un écriture que je ne qualifierais pas de blanche, car elle est pleine de ratures assumées et d'hésitations, de détours et de fragments. Un style formidable mais ni lourd ni prétentieux (évidemment, ça ne flatte pas le lecteur, les livres qui se lisent sans effort ; on préfère se revendiquer des auteurs illisibles mais moi, justement, je trouve cette limpidité complexe fabuleuse)