
Illustration : Raoul Hausmann, Dada-Messe.
Lectures

Bien que Borges soit le plus célébré des écrivains argentins, je lui préfère amplement Sábato ou Cortázar. Néanmoins, si je devais élaborer un recueil de mes nouvelles préférées, L'immortel serait de celles-là. Dans cette nouvelle d'une petite vingtaine de page publiée dans l'Aleph, Borges appréhende une problématique chère aux hommes : l'immortalité, et réussit le coup de force de faire la synthèse de tout ce qui pouvait être dit à ce sujet.
que les hommes redoutent le plus, la mort. Marcus Flaminius Rufus s'aperçoit d'abord que ceux qu'il prenait pour des Troglodytes sont les immortels, que le pauvre hère aphasique qui le suit partout comme un chien n'est personne d'autre qu'Homère !
Le mois dernier cette rubrique n’a pas été ouverte, rien de nouveau ne méritant d’être particulièrement signalé. Ce mois-ci, par contre, un petit voyage dans le web s’impose.
L'atopia de Kien. Elias Canetti, Auto-da-fé.
Il s’agit du seul roman d’Elias Canetti, prix Nobel de littérature en 1981. Un seul roman, mais quel roman ! Il est difficile d’en raconter l'histoire (mais l’importance de l'histoire n’est-elle pas secondaire ? N’est-ce pas la particularité d’un mauvais livre que de se réduire à sa seule intrigue ?), car il n’a pas vraiment d’unité. Auto-da-fé est un livre éclaté. Le sinologue Peter Kien en est certes le personnage principal, mais de nombreux chapitres sont exclusivement consacrés aux autres protagonistes du livre, sans que cela soit essentiel au déroulement des mésaventures de Kien. Pour ceux qui ne connaissent pas le livre et qui aimeraient savoir de quoi il s’agit, disons que Auto-da-fé raconte principalement les déboires d’un savant dont la vie est consacrée à l’étude et qui ne connaît de passion que celle des livres. Son appartement est une immense bibliothèque composée de 25000 volumes et Kien ne peut sortir de chez lui - et il ne le fait qu'une heure par jour, le matin - sans emporter quelques livres. Il est considéré comme une sommité mondiale, même s’il refuse de participer au moindre colloque. Il vit satisfait, jusqu’à son mariage (serait-ce le cas de tous les hommes ?) avec sa bonne qui se révèle être une personne abjecte, prête à tout pour de l’argent, même à vendre les livres de son époux lorsqu’elle sera parvenue à le chasser de chez lui. Thérèse, la bonne devenue Mme Kien, est l’un des quelques personnages qui vont entrer dans la vie de Kien pour la lui gâcher. Il y a aussi Fischerle, nain escroc passionné d’échec, qui va prendre Kien sous sa vorace protection pour mieux le voler et Benedikt Pfaff, son concierge, chez qui il trouvera refuge, un ancien policier dont la violence est le seul mode d’expression : sa manière d’aimer ou de détester, comme l’ont appris sa femme et sa fille qui sont d’ailleurs mortes sous ses coups. Dans l’étude qu’il consacre à ce livre dans Vérité et mensonge, Vargas Llosa affirme que l'immense culture de Kien « dresse une muraille d’incommunicabilité entre le monde et lui ». Vargas Llosa, bon humaniste, en est désolé. La culture n’est-elle pas ce qui réunit les hommes, ce qui leur permet de se rencontrer ? Peut-être… Il me semble plutôt que la culture isole profondément, parce que la plupart des hommes sont stupides, ignares et mesquins. Celui qui pense est nécessairement seul, même lorsqu’il est entouré. Les autres lui sont absolument étrangers. Kien est seul parmi les hommes parce qu'il est en compagnie de ce qui transcende la sécularité :
même puisqu’il ne se rend jamais vraiment compte que de ce qui lui arrive alors que nous le voyons, impuissants, se faire humilier. Kien entretient avec le monde un rapport d’allergie. L'atopia est une caractéristique de ce que j'appelle le "syndrome Bartleby". Vila-Matas utilise déjà cette expression pour désigner ceux qui sont dans l’impossibilité totale ou partielle d’écrire, mais il me semble plus approprié de désigner par là ceux qui sont dans l'impossibilité de s'inscrire dans le monde, l'impossibilité d'écrire n'en étant qu'une conséquence. Ceux qui sont atteints de ce syndrome sont incapables de vivre simplement le quotidien. Les premières pages du roman sont caractéristiques : Kien est insulté par un passant parce que celui-ci lui demande un renseignement, demande qu’il entend, mais à laquelle il ne répond pas parce qu’il la croit adressée à un autre. Kien fait partie de cette lignée de personnages qui, tels Bartleby ou Bernardo Soares, vivent dans un monde dans lequel ils sont physiquement présents sans pouvoir s’y intégrer et cela doit se comprendre moins comme une incapacité proprement dite que comme un désintérêt foncier, désintérêt qui sera le sujet de L’homme qui dort de Pérec et que Canetti décrit ainsi :