FRIC-FRAC CLUB

« Je pense donc je ne suis pas » Fernando Pessoa

mardi 2 février 2010

Histoires de l’œil. Anne-Sylvie Salzman, Lamont.

(Article initialement paru dans le n°21 Hors-série du Magazine des Livres, "Les livres de l'année")

Qu’est-ce que la littérature fantastique ? Il y a certes de multiples réponses, mais, de manière générale, on peut dire que le fantastique apparaît lorsque dans un récit réaliste certains événements dont l’irrationalité n’est pas certaine viennent perturber le cours normal des choses. C’est au XIXe et au début du XXe siècle que le fantastique connaît un véritable essor en Europe avant de devenir peu à peu un genre mineur. Si le fantastique a perduré grâce à des écrivains comme Bioy Casares ou Borges, il est, en Europe, souvent occulté par d’autres genres qui lui sont proches : la fantasy, la science-fiction, l’épouvante. Il existe pourtant d’excellents écrivains qui exploitent encore ce genre, à commencer par Anne-Sylvie Salzman, à qui l’on doit aussi deux romans : Au bord d’un lent fleuve noir et Sommeil.

Lamont est un recueil constitué de huit nouvelles, pertinemment illustrées par Stepan Ueding, l’ensemble étant divisé en trois parties, “Haut”, “Bas” et “Lamont”. Le titre de ces parties s’explique par le fait que les trois nouvelles de la première partie se passent en montagne, les quatre nouvelles de la seconde dans la vallée alors que la dernière nouvelle, la plus longue, donne son nom à la partie. Le malaise créé par ces nouvelles a plusieurs origines. Les lieux sont souvent imaginaires et les époques sont le plus souvent incertaines, le lecteur étant la plupart du temps dans l’obligation de dresser lui-même le décor de l’action à partir de ses propres fantasmes. Si l’ambiance est ainsi créée, le fantastique lui-même surgit d’une fonction bien particulière : la vue. Toutes les nouvelles se placent en effet sous le signe de l’œil, que les personnages aient des visions ou qu’ils soient eux-mêmes observés par des créatures étranges : humaines, animales, monstrueuses ou surnaturelles. Le trouble surgit car il y a toujours un doute sur la véracité de ce qui est vu ou de ce qui regarde. Et lorsqu’il n’y en a aucun, c’est pire encore.
Les visions sont d’abord, celles de Bale dans “Cortège”, professeur de langues scandinaves à l’Université de Saint-Andrews, qui, lors d’un séjour dans les lugubres Highlands, va se découvrir un don terrifiant. Une nuit, il rêve d’un cortège de moutons et d’un enfant menant deux biches par le licol. Belle vision champêtre qui augure d’une belle randonnée à venir. Mais le lendemain, sur son parcours, Bale trouve un petit anorak bleu semblable à l’enfant de son rêve, puis le cadavre d’une biche, puis d’une autre et enfin le corps décomposé de l’enfant dont il a rêvé… Car tel est l’horrible don que vient d’acquérir Bale : il voit en rêve les gens dont il découvrira le cadavre. Il aura beau fuir aux États-Unis, ses visions nocturnes le poursuivront et l’effroi du lecteur n’en sera que plus grand.
Les visions sont également au cœur de “Meannanaich” qui met en scène un père, Mackay, parlant à sa fille décédée se manifestant par le chant si particulier d’une bécassine invisible. Et parce que l’oiseau ne prend forme humaine que dans le reflet des miroirs, Mackay en installera chez lui une multiplicité afin de revivre avec sa fille chérie. Les visions constituent également la trame de “Hilda”, courte nouvelle burlesque où le narrateur imagine ce qui l’attend en quittant la Société d’Encouragement Zoologique en compagnie de Hilda, une panthère que ses collègues viennent de lui offrir pour son départ…
Ailleurs, dans “Sur la Thay”, le narrateur fait, dans la campagne, d’étranges rencontres. C’est d’abord une grosse bête « au poil sombre, moins trapue qu’un sanglier, et le museau très anguleux. » Peu après, il s’approche de quelque chose qu’il voit se tortiller dans la terre humide :

« je vis qu’était couchée sur le bord du chemin une chose vivante, longue à peu près comme la main, et se tordant dans la poussière, et gémissant – gémissant à la façon d’une enfant ; cette chose, faite d’ailleurs comme un enfant – ayant deux jambes minuscules, et deux bras, et deux poings faibles aux doigts délicats – et la tête petite, ronde, au minuscule visage plissé, à la bouche ronde d’où sortait un gémissement horrible. Son corps était couvert d’un duvet rendu beige par la poussière. »

Qu’est-ce que cet avorton ? Est-ce un humain ou le petit de l’étrange animal ? Et cet animal est-il un monstre ou une espèce que, par ignorance, le narrateur ne parvient pas à identifier ? Quoi qu’il en soit, la fascination éprouvée par le narrateur pour l’horrible bête va le pousser à se comporter de manière si inattendue qu’il quittera pour toujours cette région. L
’identité incertaine de ce qui est vu est au cœur de deux autres nouvelles : “L’invention de Brunel” (dont le titre est à la fois un clin d’œil à Bioy Casares et un jeu de mot, la question étant de savoir si Brunel a inventé quelque chose ou s’il est lui-même une invention) qui met en scène de jeunes adolescent pouvant être des scouts perdus dans les montagnes et “Lamont”, longue flânerie onirique dans les rues de Paris qui, parfois, n’est pas sans rappeler Gérard de Nerval.
En revanche, dans “L’Infortunée” il n’y a aucun doute sur ce que le docteur Friedrich découvre dans la galerie des monstres du cirque Glück. Ce ne sont ni les nains, ni la femme velue, ni l’homme-serpent qui le stupéfient, mais une femme cyclope qu’il sera chargé de soigner et dont il tombera fou amoureux. Cette nouvelle, qui n’est pas à proprement parler un texte fantastique, est la plus poignante et, à mon goût, la plus réussie. Notons que cette fascinante histoire se passe à Groddeneck, ville imaginaire, dont le nom est sans doute construit à partir de celui du docteur Groddeck qui, dans Le livre du ça, écrivait :

« Il est certain que ces deux pulsions : exhiber et voir, occupent une grande place dans l’existence humaine et ont une influence sur tout ce qui est humain et trop humain. »

La problématique de l’œil atteint son apogée dans “Mémoire de l’œil” qui est peut-être la nouvelle la plus inquiétante du recueil. C’est l’histoire de deux amies d’enfance, Fanny et Margaret, qui, ayant grandi ensemble auprès de la même nourrice finiront par épouser deux amis, Edmond et M. François, tout deux fabricants d’yeux de verre… Tout irait bien si, depuis qu’elle a vu les yeux ouverts de sa nourrice décédée, Margaret n’était sans cesse poursuivie par des yeux inquisiteurs apparaissant aussi bien dans les dorures des églises, dans le front d’un nourrisson mort ou même au bout du pénis de son mari…

Avec Lamont, Anne-Sylvie Salzman renoue donc pour notre plus grand plaisir de lecteurs avec un genre hélas moribond, la littérature fantastique. Le style est élégant, fait de ruptures et de fluidité et, en jouant avec les silences et les omissions, l’auteure parvient à créer une atmosphère troublante, pour le plus grand plaisir du lecteur.





Anne-Sylvie Salzman
, Lamont. Le Visage Vert. 12 €






Illustration : Odilon Redon, Le Cyclope.


samedi 30 janvier 2010

Bartleby est dans le Cyclocosmia III consacré à Roberto Bolaño


Il est possible de précommander le numéro III (Roberto Bolaño) en envoyant un chèque de 22 euros + 3,50 euros de frais de port, à l'ordre de "Association Minuscule" (à l'adresse suivante : Revue Cyclocosmia chez Antonio Werli - 3 boulevard d'Anvers 67000 Strasbourg), ou en le demandant à votre libraire !
Les numéros I (Thomas Pynchon) et II (José Lezama Lima) sont toujours disponibles, respectivement aux prix de 20 et 22 euros...


CYCLOCOSMIA III
- totem : pseudoceros bifurcus
- mots-clefs : nuit, couteau, désert
- dossier : Roberto Bolaño
- parution : 9 février 2010
- 125 x 202 mm - 192 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-918989-00-4

Blason :
- Julien Frantz : "L'envers du rêve"

Invention & Observation :
- Carlos Henderson : "Brisants"
- Delphine Merlin-Zimmer : "Miettes pour Herman"
- Horacio Castellanos Moya : "Deux souvenirs de Bolaño"
- Sergio Gonzalez Rodriguez : "Roberto Bolaño zen"
- Eric Schwlad : "[...]"
- Jorge Herralde : "Vie éditoriale de Roberto Bolaño" suivi de "Une esquisse bibliographique" par Antonio Werli
- Antonio Werli : "Au-delà l'espace transparent - Vision du corpus bolañien"
- Julien Frantz : "Prosopopée pour anapocalypse"
- Eduardo Lago : "La soif de mal - Au sujet de 2666"
- Néstor Ponce : "Chili noir - Du Manifeste infrarréaliste à Nocturne du Chili"
- François Monti : "A la gauche de Bolaño"
- Bartleby (Eric Bonnargent) : "L'auberge espagnole de Roberto Bolaño - Une lecture des Détectives sauvages"
- Guillaume Vissac : "Ernesto & variantes"
- Yaël Taïeb : "Bolaño et Borges - Deux gauchos dans la distance"
- David Gondar : "Samuel Augusto Sarmiento - A la poursuite de l'étoile distante"
- Rodrigo Fresan : "Le samouraï romantique - Sur Le secret du mal et La Universidad Desconocida"
- Joaquin Manzi : "Bolaño poète - La Universidad Desconocida ou l'écriture de la dépense"
- Horacio Castellanos Moya : "Le mythe Bolaño aux Etats-Unis"
- Alban Orsini : "Martha le matin"

Illustrations :
- Benjamin Monti : "dessins"
- Lazare Bruyant : "portraits"

Tothématique :
- Roberto Bolaño

mardi 26 janvier 2010

Entretien avec Alain-Paul Mallard

(Article initialement publié dans Le Magazine des livres n° 18)

PRESENTATION

Atypique, Alain-Paul Mallard l’est à bien des égards. Par son nom d’abord car, contrairement à ce qu’on pourrait croire, Alain-Paul Mallard est un écrivain mexicain. Selon la légende, il serait le descendant d’un militaire français égaré sur les rives du fleuve Papaloapan lors de la guerre d’Intervention de 1861. Mexicain d’origine française au Mexique, Français d’origine mexicaine à Paris, Mallard n’est nulle part totalement chez lui. Atypique, Alain-Paul Mallard l’est aussi et surtout par son activité artistique et plus particulièrement par son activité littéraire… presque inexistante !
En 1995, paraît au Mexique un petit roman d’une quarantaine de pages, Evocation de Matthias Stimmberg. L’enthousiasme pour ce roman est immédiat, mais l’éditeur ferme ses portes et les rares exemplaires imprimés deviennent rapidement introuvables. Qui est Matthias Stimmberg ? Un poète autrichien né en 1901 et décédé en 1979, ami de Paul Celan (qui est d’ailleurs l’un des personnages du roman). Les dix évocations qui composent ce volume s’inspirent – précise l’auteur en apostille – d’un entretien accordé par le poète à une radio canadienne et Mallard ne manque pas de remercier le journaliste qui lui a fourni les bandes de cet enregistrement jamais diffusé. Et pour cause ! Matthias Stimmberg n’a, bien évidemment, jamais existé… Et pourtant, le ton et le propos sont caractéristiques d’une certaine littérature autrichienne de la désillusion dont le principal représentant est Thomas Bernhard. Stimmberg est sans cesse confronté à la bêtise humaine, celle de ce petit employé vulgaire qui l’accoste dans un bus pour lui soumettre ses poèmes ou celle de ce paysan vantard et cruel qui s’est décrété « chercheur en espérance » :

« Eh bien, m’a-t-il dit, c’est extrêmement compliqué. Comment vous expliquer ?... Voilà : vous remplissez à moitié un grand seau. En tôle galvanisée – c’est important qu’elle soit galvanisée pour ne pas offrir de points d’accroches –, et vous y jetez un rat. Le rat va nager en rond, collé aux parois, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, en cherchant à sortir. Avant de couler à pic et de se noyer, il nagera huit heures durant. Mais avant que les huit heures ne se soient écoulées, vous jetez dans le bac une petite planche qui flotte, et vous lui permettez de se reposer. Au bout de six minutes, vous retirez la planche qui flotte, et vous lui permettez de se reposer. Au bout de six minutes, vous retirez la planche. Le rat devra nager à nouveau, et nagera quarante-huit heures de plus. D’où l’on déduit scientifiquement que les rats ont une espérance moyenne de vie de huit heures, laquelle convenablement stimulée, s’accroît par multiples de huit. »

Le constat est clair : l’homme est fait comme un rat, à l’image du père moribond du poète dont les dernières paroles établiront une belle distinction, à savoir qu’« il y a ceux qui expirent en odeur de sainteté et dont le corps ne se corrompt pas durant des siècles, et ceux, comme moi, qui commencent à pourrir bien avant leur mort. » Stimmberg promène sa misanthropie dans le monde et son désabusement est tel qu’en 1947, alors qu’il travaille dans une imprimerie, il abandonne les exemplaires de son premier livre ainsi que les derniers exemplaires de Mein Kampf à une vieille clocharde afin qu’elle puisse nourrir ses boucs. La misanthropie de Stimmberg est cependant teintée d’une certaine bienveillance, bienveillance que signale la fausse épigraphe signée Stimmberg, « la misanthropie est un humanisme ; l’humanisme aussi, est une misanthropie. »

Cette bienveillance caractérise Recels. Ce livre est qualifié par l’auteur lui-même de « trahison » car Evocations de Matthias Simmberg devait être son premier et son dernier livre, Mallard ayant renoncé à poursuivre son œuvre. Il a fallu toute l’obstination de Robert Amutio et de Florence Olivier pour le décider à autoriser la publication de ces textes par David Vincent aux éditions de l’Arbre Vengeur. Presque tous ces textes étaient déjà parus, mais de manière éparses, dans des revues et des journaux. Mallard a longtemps été le recéleur de ses propres textes : « si je n’écrivais pas un livre nouveau, je ne publierais pas de nouveau livre. » La bienveillance de Mallard a donc d’abord consisté à nous offrir ce recueil de textes courts de toutes sortes : des aphorismes, des réflexions, des essais, des contes et des nouvelles. Cette bienveillance se retrouve aussi dans le regard que porte Mallard dans ses nouvelles sur ces hommes et ces femmes frappés par le malheur, qu’il s’agisse du cousin Armando qui passe ses soirées à regarder en boucle les images de sa femme prématurément décédée sur son vieux projecteur (Super 8), de son grand-père s’émerveillant à la vue d’une colonie de fourmis après avoir recouvré la vue suite à une opération de la cataracte (Ameising), d’Ana Laura qui raconte les derniers moments de la vie de sa grand-mère victime du tremblement de terre de 1985 qui détruisit les quartiers pauvres de Mexico DF, ou encore de Romero Carrasco, le toxicomane assassin dans une nouvelle digne des meilleurs polars (Le crime de la rue Matamoros).
Si toutes ces nouvelles sont parfaitement maîtrisées aussi bien dans la forme que dans le fond, c’est parce que Mallard ne badine pas avec l’écriture. Il y a, selon lui, une responsabilité de l’écrivain face au langage qui a trop tendance à être oubliée, la plupart des auteurs n’écrivant que pour être publiés. L’idéal flaubertien du mot juste doit être l’idéal de tout écrivain se respectant lui-même et respectant son lectorat. Mallard rappelle que Rulfo, alors que son livre était déjà publié (Pedro Paramo ?), continuait à corriger son texte. Il ne s’agit pas d’un snobisme, mais d’une obsession constitutive du statut même d’écrivain sérieux. Lorsque Rulfo remplace un « il fut effrayé » par un « il fut épouvanté », il ne s’agit pas d’un détail et Mallard le montre avec brio. Cela l’amène à parler de López Velarde et de son habitude de laisser traîner dans ses tiroirs, dans l’attente de l’adjectif adéquat, des poèmes à trous. Cette terrible exigence est sans aucun doute la raison du bartlebysme de Mallard. Pour illustrer cette obsession, il prend l’exemple de l’un de ses fragments abandonnés faute d’avoir trouvé l’adjectif approprié :

« Le couteau tranche net la grenade et le prisonnier s'éveille, fiévreux, dans la saumâtre obscurité de son cachot. Des signes profus de ses rêves, il déduit son imminente exécution. Le jour point. Une lueur découpe des losanges de lumière sur le fer d'une haute et (trou López-Vélardéen) fenêtre. »

Quel est l'adjectif qui ferait sens ?, qui donnerait corps à cette fenêtre tout en s'inscrivant dans le rythme de la phrase ? Mallard multiplie les essais : « minuscule » serait trop faible, si peu audacieux qu'il serait un manque de respect envers le lecteur ; « incrédule » est osé, mais peu sensé ; « hautaine » est impossible bien que ce soit l'idée, « indifférente » n'est pas assez musical et contient une syllabe de trop... Face à cette impossibilité, l’auteur renonce, ce texte restera inachevé. Etre écrivain, ce n’est pas donc pas seulement aligner des mots. Ecrire n’est possible que si l’on a un tempérament « obsessionnel-compulsif » : il s’agit de livrer un combat acharné contre une matière, le langage, qui résiste obstinément à la forme qu'on veut lui donner :

« D'une certaine façon, l'écriture est une bataille contre le langage qui offre la possibilité de deux dénouements. Ou l'on domine le langage, ou l'on est dominé par lui ; ou l'on parvient à communiquer pleinement, ou l'acte de communication s'enlise, il échoue. »

C’est cet idéal de perfection qui a conduit Mallard à renoncer à l’élaboration d’une œuvre. Et pourtant, cette bataille contre le langage, il l’avait emportée, comme en témoigne ses deux livres. Espérons donc que son bartlebysme ne soit pas définitif.

ENTRETIEN

Bartleby : Vous dites dans la présentation de Recels que ce recueil d’articles et de nouvelles est une sorte de trahison parce que vous aviez renoncé à votre œuvre. Comment Robert Amutio et Florence Olivier sont-ils parvenus à vous convaincre de publier de nouveau ?

APM. Pas exactement. La trahison évoquée dans le prologue de Recels qui, soit dit en passant est assez honnête, s’explique par le fait que j’ai envoyé à l’impression un livre un tant soit peu bâclé qui n’a jamais eu la prétention d’en être un, car chacune des pièces qui le compose ne prétendait pas être autre chose qu’une fin en soi. Mon renoncement à une œuvre ne fut jamais une décision programmée comme aurait pu l’être, disons, un vœu de silence. Il s’agissait plutôt, il s’agit, d’un état de fait, au fil des ans j’ai commencé à voir avec un sérieux mélange de stupeur, de rancœur et de mépris admiratif, la façon dont pensaient les écrivains de ma génération, comment ils publiaient livre après livre, comment ils se professionnalisaient et s’internationalisaient, comment ils tramaient des cycles narratifs ambitieux, des trilogies et des tétralogies sur la fin de l’Histoire alors que moi, jeune espoir des lettres mexicaines, j’étais resté après 40 pages de jeunesse, sans rien à dire de plus, une promesse non tenue.
Les choses vues de l’extérieur : une colombe qui, fascinée et aveuglée, se brûle aux flammes de la littérature. Mais, bon, vu de l’intérieur il est certain que le silence mentionné répond dans une certaine mesure à une insatisfaction névrotique devant un idéal difficilement accessible. A cela s’ajoute une pulsion créatrice qui, avec un dilettantisme analogue à celui avec lequel la littérature est abordée, arrive à se satisfaire par d’autres moyens d’expression.
L’histoire de la publication de Recels est plus qu’improbable. La voici dans les grandes lignes :
Elle commence avec un éditeur bordelais qui est aussi libraire (David Vincent). Il voit passer entre ses mains pratiquement tout ce qui se publie en termes de littérature. Et il y a quelques années, il avait eu entre ses mains un livre singulier : L’Evocation de Matthias Stimmberg, d’un certain Mallard, suspicieusement mexicain. Et ensuite, pendant des années, rien.
Intrigué, l’éditeur demande au directeur de sa collection hispanique, un certain Amutio ce qu’il savait d’un certain Mallard. Existe-t-il ? Ses autres livres, pourquoi n’ont-ils pas été traduits en français ? Le dit Amutio répond à l’éditeur que Mallard existe bel et bien, qu’il n’a rien publié d’autre, mais qu’il pourrait essayer de le contacter afin de voir s’il n’aurait pas un livre dans ses tiroirs.
Amutio écrit à Mallard. Et celui-ci répond qu’il n’a aucun livre. Des semaines plus tard, Amutio sans se décourager, écrit de nouveau à Mallard, il a fait une recherche sur internet et a rassemblé quelques textes de fictions qui, en les réunissant, pourraient fournir matière à un petit recueil. Mallard répond de nouveau par la négative, la raison prétextée : trop hétérogène. Cette compilation manque de l’unité substantielle qu’exige un recueil.
Florence Olivier suggère alors, que si l’hétérogénéité est le problème cela pourrait peut-être, être aussi la solution, la raison d’être d’un livre un peu monstrueux. Mallard, après avoir examiné attentivement la proposition, écrit à Amutio avec une contreproposition. Il pourrait faire une compilation non seulement de nouvelles mais également de prose variée, diversifiées dans leurs date de composition, mais également dans leur genre, dans leur densité anecdotique, dans leur vitesse d’exécution et aussi dans leur valeur littéraire. Un « Frankenlivre » qui affirmerait d’entrée sa monstruosité et celle de l’auteur comme principale raison d’être. Paradoxalement, il faudrait que le livre soit plus consistant, plus généreux.
Bien que le livre, en réalité, n’existe pas encore, Amutio s’adresse à l’éditeur : Est-ce qu’il financerait la traduction d’un livre, que personne, pas même l’auteur, n’a lu dans sa totalité ? L’éditeur veut un livre de Mallard et parie sur le Frankenlivre. Sa seule garantie, le souvenir du livre singulier qu’il avait eu entre les mains quelques années auparavant. Mallard, emporte donc ses feuillets à Biarritz et s’enferme pour se battre avec le monstre dans une chambre d’hôtel. Il lit, il réécrit, corrige, relit, cherche une structure, regarde les nuages gris, les marées. Encore inédit dans sa langue d’origine, son titre en espagnol est El don de errar, Recels apparaît en version française au moins de mars traduit par Florence Olivier avec les silhouettes d’un diable et d’une jeune fille en couverture.

Dans sa préface à Evocation de Matthias Stimmberg, Anne Plantagenet nous apprend que votre manuscrit est passé, en moins d’un an, de deux cents pages à une quarantaine. Peut-on penser avec Alvaro Mutis que ce livre aurait fini par ne plus exister si l’on ne vous avait pas forcé à rendre le manuscrit ?

Les circonstances de la publication de L’Evocation de Matthias Stimmberg ne sont pas moins curieuses. Un ami écrivain assez indiscret trouva le manuscrit en fouillant sans mon consentement dans mon ordinateur, l’imprima, me fit réaliser qu’il était terminé, ce dont je doutais encore, et, cette fois avec mon consentement, l’apporta chez un éditeur….. Les éditeurs trouvèrent que le livre était impubliable car trop court. « Doublez-en la longueur » me dirent-ils et nous le publions immédiatement ». Mais moi, je venais d’effectuer l’inverse, de couper, épurer et décanter jusqu’à n’en laisser que l’essentiel. Pour moi, le livre avait atteint l’harmonie dans ses proportions. Je lui enlevai encore une une petite partie et il ne bougea plus. Le monde de l’édition à Mexico DF était à cette époque (1995) assez poreux et le manuscrit eut droit à une modeste réputation. Une maison d’édition fragile, plus intéressée par la littérature que par le commerce, c’est peut-être pour cela qu’elle a disparu, accepta de le publier, svelte comme il était. Quand à Mutis, et bien, c’est un gentleman. Un homme qui apprécie de savourer un mot d’esprit. Généreux, il déclara à ce moment-là « Quand je serai grand, je veux écrire comme Mallard », un éloge un peu écrasant quand il tombe sur les épaules d’un jeune homme de 25 ans qui envoie à l’impression, plein de pudeur, ses premières nouvelles.

Selon vous, l’écrivain a « un devoir face au langage ». Qu’entendez-vous par là ?

Ma réponse pourrait être complexe ou simple. Optons, à partir d’une distinction simpliste, pour une réponse simple : il y a des écrivains pour lesquels le langage est un moyen et d’autres pour lesquels il est une fin en soi. Ecrire, aligner avec des mots son expérience personnelle du Monde, implique pour les seconds de servir la langue. Une morale du style aspire à emmener la littérature, dans chaque phrase, vers un moment de plénitude de ses possibilités expressives. Et chaque auteur aspire à le faire avec sa propre voix, dont les cadences verbales, inédites, résonnent pour le lecteur comme répondant à un ordre nécessaire.

L’obsession de la phrase parfaite qui empêche tant d’écrire passe parfois aux yeux de certains pour une mauvaise excuse. Ils y voient plus une lâcheté qu’une forme d’élégance et d’humilité. Que leur répondriez-vous ?

Qu’ils ont sans doute raison. La lâcheté vient de la peur de l’échec, de ne pas être à la hauteur de sa propre ambition.
Mais je dois dire pour ma défense que, dans mon cas, il ne s’agit pas d’affection. Le sentiment d’avoir quelque chose à dire m’est, en soi, assez insolite. Et sur le plan de l’écriture, on n’écrit pas ce que l’on veut mais ce que l’on peut. Je suis loin d’être un virtuose de la syntaxe ou de la métrique dont les phrases sortent rondes et mûres, comme jaillissant d’une source. Pour moi, chaque ligne valable est le fruit d’un effort intense et requiert un temps de travail considérable. Et le temps de l’écriture est du temps que l’on vole à la vie. Je parle d’un difficile cas particulier de paresse et d’exigence, celui que je connais, le mien, qui mène à une voie sans issue. Heureusement, il semble que ce ne soit pas un cas très répandu.
Les écrivains qui joignent uns très haute exigence stylistique à une œuvre tout à fait prolifique, John Updike, pour en citer un, me fascinent et me terrorisent.

Dans les Entretiens qu’il a accordés à Michel Archimbaud, Francis Bacon disait que le plus difficile pour un artiste est de savoir quand un tableau est fini et que lui-même avait fini par gâcher plusieurs de ses toiles pour ne pas avoir su s’arrêter à temps. En est-il de même pour l’écrivain ? Vous posez-vous cette question lorsque vous écrivez ?

Je le comprends parfaitement. Il s’avère que je pratique, modestement, le dessin, et il m’arrive souvent la modeste tragédie de savoir que j’ai tracé le trait fatal, le trait de trop, celui qui gâche tout. Et dans un dessin, il est impossible de revenir en arrière. Les écrits ne travaillent pas directement la matière, c’est seulement un système de signes, réversibles et modifiables à volonté. Revenir à la version précédente, ou bien en proposer une nouvelle sans devoir repartir de zéro est beaucoup plus facile. Le lieu commun stipule qu’il n’y a pas de livre terminé, seulement des livres abandonnés, et que l’auteur les envoie à l’impression pour se libérer de son joug. Je sais que dans mon cas, ça ne se passe pas comme ça : quelque chose m’indique, de façon intuitive, quand l’écriture du texte est terminée. Un certain niveau de tension entre les différents éléments. Ce que je reconnais, c’est qu’après la publication, le livre n’appartient plus à l’auteur. La tentation de continuer à le corriger s’évanouit complètement. Pour revenir avec un contre-exemple à la peinture, on raconte qu’un vieil homme en guenilles se promenait dans les musées avec des pinceaux dans les poches et que quand les gardiens ne faisaient pas attention, il donnait aux tableaux de Bonnard quelques touches de pinceau correctives. Quand les gardiens le surprirent et l’interpelèrent, le directeur du musée découvrit, à son grand embarras, que le vandale en haillons n’était personne d’autre que Pierre Bonnard.

Matthias Stimmberg offre tous les exemplaires de son premier livre à manger à un bouc. Cela représente-t-il pour vous le summum de l’élégance artistique ?

Si je me souviens bien, Stimmberg passe par le magasin de l’imprimerie et donne à la vieille, pour ses boucs, les exemplaires stockés de l’obscène Mein Kampf et, en prolongeant son geste, met également dans le charriot les exemplaires de son premier livre de poèmes, dont il a honte. Probablement moins parce qu’il a honte des vers que parce que la qualité des émotions que ceux-ci voulaient traduire ne le satisfait plus. Vu ainsi, cela ne ressemble plus à un geste d’élégance artistique. Je devine là une conscience aiguë de la fatuité de son entreprise littéraire.

Les nouvelles inclues dans Recels interrogent la mémoire, notamment « Ricarda » où il s’agit pour un écrivain de mettre par écrit le récit oral d’un drame, celui de la mort de Ricarda suite au tremblement de terre qui ravagea Mexico DF en 1985. Que pensez-vous des rapports entre la réalité et la fiction ?

La fiction même la plus démesurée, abrège toujours la réalité, même lorsqu’elle prétend la détruire, se substituer à elle, imposer sa vérité alternative. Ce que partagent le lecteur et l’auteur, c’est l’expérience de la réalité. Et c’est seulement à l’abri d’une telle expérience partagée que la fiction peut être lisible.
Toute fantastique, toute littéraire qu’elle paraisse, l’histoire que je relate dans « Ricarda » ne franchit jamais la frontière du véridique. Je n’ai rien fait d’autre que de me servir de l’arsenal de ressources de la prose de fiction pour aiguiser les contours du récit entendu. Il est paru dans un journal en tant qu’article journalistique, se présentant au lecteur comme une Vérité. Pour le signaler, pour le rendre manifeste, le texte lui-même met en scène le moment de sa propre écriture, ce ne sont pas seulement les faits qui sont narrés, c’est un texte qui essaie de penser de lui-même. Je me souviens que quand il fut terminé et que je le donnai à lire à Ana Laura, la personne qui, oralement, m’avait fait cadeau de l’histoire de la mort de sa grand-mère, elle me dit que les choses ne s’étaient pas passées exactement de cette manière. Ce qui me surprit, car bien qu’ayant agencé les faits de manière différente, j’y étais resté fidèle. Les sentiments de certains personnages, précisa-t-elle, avaient en réalité été moins nobles. Les choses ne s’étaient pas déroulées exactement de cette manière, mais elle était contente d’avoir ma version imprimée, parce que, me dit-elle, les choses auraient dû se dérouler de cette manière. Je ne sais pas si avec le temps ma version aura supplanté, dans sa mémoire, la sienne.

Avez-vous réellement renoncé à l’écriture ou s’agit-il simplement pour vous de vous donner le temps ?

Je suis un animal à mots. Proust disait que, pour lui, le but ultime du monde était d’être converti en une jolie phrase. Nous pourrions changer l’adjectif par un autre, mais je partage son idée. Je sais que ma façon d’être au monde est et continuera d’être, dans une bonne mesure, littéraire. Avec ou sans livre publié. Qu’y a-t-il finalement de si scandaleux à être un écrivain sans œuvre ?

Vous êtes aussi réalisateur et c’est, je crois, pour le devenir que vous vous êtes installé en France. Pouvez-vous nous parler de vos deux films et pouvez-vous nous dire ce qui est rapproche et ce qui distingue ces deux arts que sont la littérature et le cinéma ?

Mes relations avec la mise en scène cinématographique sont aussi ambiguës et inconstantes que mes relations avec l’écriture. Mon dernier film, L’adoption, est de 2003. Il s’agit d’un film d’une fiction sur l’enfance. Deux petite filles rencontrent dans un terrain vague un vieil homme en pyjama, confus et privé de parole, et l’installent dans une maison abandonnée. Elles le gâtent et s’occupent de lui comme s’il était un poupon ou une mascotte. Le moment arrive où la question « Que faire de lui ? » se pose. « Nous allons le garder et l’adopter » propose la plus âgée des petites filles.

Evidences (cet obscur objet du désir) est un film documentaire. Il examine une collection d’objets ramassés sur les trottoirs de Paris pendant 7 ans. Il s’agit d’objets naufragés plutôt modestes : un bouton, une petite chaussure jouet, une fleur en plastique, une charnière. Le film réfléchit de façon ludique sur le procédé de classement en tant que système de relations. Une petite chaussure en plastique ou une allumette ont, si nous leur accordons un peu d’attention, beaucoup à dire.
Répondre avec un certain sens des responsabilités à la dernière partie de votre question demanderait un long essai. C’est, de fait, un essai pour lequel j’ai quelques vieux brouillons. Je l’écrirai peut-être un jour, et je donnerai alors une réponse juste à la question. Disons rapidement que bien que les deux racontent des histoires, ils travaillent des matières différentes. Le cinéma ordonne des perceptions – visuelles, auditives – dans le temps ; alors que la littérature ordonne des actions en mots et demande au lecteur de les visualiser.

Vous avez également été le commissaire d’exposition André Pieyre de Mandiargues à la Maison de l’Amérique Latine. Celui-ci est même l’un des personnages de l’une de vos nouvelles, « Pièce à conviction ». D’où vient votre fascination pour cet écrivain ?

J’ai découvert Mandiargues il y a environ 20 ans à partir de l’un de ses textes mexicains de 1958. « La nuit de Tehuantepec », le récit fidèle d’une épiphanie tropicale qui possède la texture de la poésie la plus intense. Il m’éblouit. Ensuite, j’ai lu quelques nouvelles de plus, je crois que « Le marronnier » et le troublant « La marée » finirent par me rallier à sa cause. Mandiargues incarne comme peu le font, une certaine figure de l’écrivain mineur, marginal et exquis, un peu incompris, fidèle à une poignée d’obsessions, possesseur d’un univers vraiment singulier. Devant n’importe lequel de ses paragraphes, on reconnaît immédiatement une atmosphère propre à Mandiargues. Ma première intention fut d’éditer en volumes, pour le Mexique, l’ensemble de ses textes mexicains. Cela ferait un petit livre délicieux. Avec cela à l’esprit, je me suis rapproché de Sybille, la fille de l’écrivain, sans même soupçonner que 2009 était l’année du centenaire. Et un concours de circonstances et de volontés miraculeux rendit possible aussi bien l’exposition Pages Mexicaines que le livre illustré qui l’accompagnait. Mandiargues est écrivain qu’il faut promouvoir. Ce que j’ai fait pour lui – disons pour essayer de partager sa prose –, je ne l’aurais pas fait pour beaucoup d’autres écrivains que j’admire avec la même ferveur. Quant à mon récit « Pièce à conviction », ses thèmes sont la visite de l’adolescent au grand écrivain et le fétichisme littéraire.



Evocation de Matthias Stimmberg
. Traduit par Anne Plantagenet. Bibliophane. 9 €









Recels
. Traduit par Florence Olivier. Arbre Vengeur. 15 €





Traduction de Frédérique Bailet et Yaël Taïeb

Illustration : Juan Genoves, Lapse.

mardi 19 janvier 2010

Identité nationale. Raymond Federman, Chut.

« Il n’y a pas d’enfance heureuse.
Ceux qui disent qu’ils ont eu une enfance heureuse, ils mentent. »



Pour ceux qui ne le sauraient pas, Raymond Federman est un écrivain américain né en France dont l’œuvre est principalement publiée par les Éditions Léo Scheer. Écrivant aussi bien en anglais qu’en français, ses jongleries ont donné lieu à une petite perle dont j’avais parlé il y a quelques temps, les Craductions en collaboration avec son ami Pierre Le Pillouër.[1]

Raymond Federman est décédé aux États-Unis le 06 octobre dernier, à l’âge de 81 ans. En réalité, comme Dionysos avec lequel il partage bien des attributs, Federman est né deux fois ; une première fois en 1928, dans une famille juive ouvrière de Montrouge et une seconde fois le jour de la rafle du Vél d’Hiv’, le 16 juillet 1942, à 5h 30 du matin, lorsque sa mère, en l’enfermant dans un placard, nouvelle matrice, et en lui soufflant « Chut », lui a fait le don de soixante-huit années supplémentaires :

« Ce chut, j’ai bien des fois raconté que c’était le dernier mot que j’ai entendu de ma mère, ce triste jour de juillet 1942 quand la porte du cabinet de débarras dans lequel elle m’avait caché se referma sur moi.
Chut, murmura ma mère. Et les treize premières années de ma vie furent englouties dans l’obscurité de ce débarras au troisième étage de notre immeuble. […]
Il m’a fallu bien des années pour comprendre ce que ma mère voulait dire avec ce chut.
Elle voulait me dire : Si tu ne dis rien. Si tu restes tranquille. Silencieux. Chut ! Tu survivras. […]
Si tu dis rien. Si tu restes tranquille et silencieux, tu survivras et un jour tu raconteras ce qui s’est passé ici. Je crois que c’est cela que voulait dire le chut de ma mère. »


Bien qu’il ait maintes fois parlé de son enfance, il aura fallu à Federman attendre les dernières années de sa vie pour enfin évoquer son enfermement dans le cabinet de débarras. Alors, Chut… Chuuuut…, parce qu’en lisant ce livre, il va falloir autant utiliser vos oreilles que vos yeux. Federman n’écrit pas un roman, il raconte une histoire et il faut donc se laisser bercer par la voix de l’auteur qui, comme à son habitude, exploite différents modes narratifs afin d’éviter de sombrer dans le pathétique. Parce que Federman est un conteur, il n’y a, dans son récit, aucune chronologie. Le point de départ est certes l’enfermement dans le cagibi, mais la suite est une collection de souvenirs qui surgissent par simple association d’idées :

« D’ailleurs, ce qu’il reste de mon enfance dans ma tête, ce ne sont que des fragments, des débris de souvenirs auxquels il va falloir imposer une forme. »

Cette forme ne leur sera en réalité jamais imposée car ce serait trop artificiel. Que nous reste-t-il de notre enfance ? Des images, des scènes que, la plupart du temps, nous ne pouvons aucunement dater, des souvenirs travestis par le temps au point d’être sans doute parfois faux :
« Se souvenir, c’est faire du cinéma mental qui fausse toujours l’événement original. Les souvenirs ne sont que des fictions. »

Inutile d’organiser l’inorganisable. Les souvenirs surgissent d’eux-mêmes et Federman leur donne libre cours, quitte à parfois revenir sur certains d’entre eux, quitte à raconter de nouveau ce dont il avait déjà parlé dans d’autres livres comme Retour au fumier ou La Fourrure de ma tante Rachel. Ces souvenirs aussi fragmentaires soient-ils, aussi dispersés soient-ils, permettent de faire revivre l’enfance de l’auteur dans le Montrouge d’avant-guerre, ville ouvrière où ne s’installaient pas encore les grands éditeurs chassés de leur quartier historique par la spéculation immobilière, où les gamins jouaient aux osselets, collectionnaient les timbres et lisaient Jules Verne.
L’enfance de Federman, c’est l'histoire du 4 rue Louis-Rolland, une maison de trois étages appartenant à son oncle Léon et à sa tante Marie qui y vivaient et louaient des appartements à une famille antisémite et aux parents de Raymond, aussi pauvres que l’oncle Léon était riche. Pauvres, mais bons. C’est toujours avec une infinie tendresse que Federman parle de sa mère et de ses sœurs et même de son père, grand fumeur tuberculeux, peintre surréaliste raté, communiste, joueur et grand coureur de jupons devant l’Éternel. En écrivant à son sujet, Federman découvre, au-delà du père rarement à la hauteur, un homme attachant et malheureux.
L’appartement était composé d’une grande pièce unique où Raymond dormait, sur un sofa alors que ses deux sœurs dormaient dans la cuisine. Les toilettes étaient dans la cour et Federman se souvient qu’il trouvait bien injuste d’avoir été chargé de descendre tous les matins le pot de chambre. C’est aussi la vie de son quartier qu’évoque Federman : l’école communale de la rue de Bagneux, la boulangerie (et le souvenir du plus beau cadeau d’anniversaire qu’il ait jamais eu, un éclair au chocolat), le boucher, le troquet du coin, Chez Marius, l’usine en face de laquelle il vivait, usine ravagée par un incendie dont les Sidis qui y travaillaient furent tenus pour responsables. Les Sidis, puisque ce terme n’est plus employé, étaient les arabes qui vivaient dans la zone, ce no man’s land qui s’étendait entre les anciennes fortifications de Paris et la banlieue.
Ce sont surtout les personnages hauts en couleur du quartier dont se souvient Federman et évidemment les membres de sa famille, notamment Léon, Marie et Salomon, leur fils. Ils étaient aussi riches que ses parents étaient pauvres, ceux-ci ayant souvent été contraints de fréquenter la Soupe Populaire, et ils détestaient tant son père qu’ils fuirent en Zone Libre sans eux. La rafle ayant été plus ou moins prévue, Federman rappelle que seuls les Juifs pauvres, seuls ceux qui n’eurent pas les moyens de se payer un billet de train, furent arrêtés. Malgré cela, Federman n’éprouve aucune rancœur et c’est toujours avec humour et bienveillance qu’il évoque les souvenirs les plus douloureux.
Dans son cagibi, ce terrible jour de juillet 1942, après que sa mère lui a dit Chut, il entend les policiers français venus arrêter ses parents et ses deux sœurs et parvient à écrire que ces « policiers n’avaient pas l’air méchant. Ils ne parlaient pas fort. Ils faisaient leur travail. » Et s’il reste enfermé jusqu’au lendemain matin, c’est simplement par peur de ses voisins du rez-de-chaussée qu’il dit ne pas aimer, rien de plus, alors qu’ils dénoncèrent sa famille le jour où les Juifs durent se déclarer pour porter l’étoile jaune, alors qu’ils s’empressèrent d’indiquer aux policiers qui pénétraient dans la maison où les Federman logeaient. Bien que l'histoire de ses parents s’arrête ce jour-là, Federman ne ressent aucune haine. La suite de leur histoire, il ne peut que l’imaginer grâce aux documents qu’il parviendra à se procurer après la guerre. Il sait que tous sont arrivés à Auschwitz ; son père le 28 août, sa mère le 5 août et ses sœurs le 21 août. Si les documents précisent qu’elles ont été gazées dès leur arrivée, il n’est rien dit à propos de son père et de sa mère. Celle-ci a sans doute survécu un temps, mais son père, tuberculeux, a dû, lui aussi, être immédiatement gazé :

« Je ne sais rien de ce qui s’est passé entre le chut de ma mère et son dernier souffle. Rien de ce qui est arrivé à mon père et à mes sœurs, là-bas, à l’Est. Je ne sais pas combien ils ont souffert, combien ils ont eu faim, comment on les a battus. S’ils ont eu peur. S’ils ont eu froid. Si mes sœurs ont été violées avant d’être exterminées. Enfin tout ce qu’on raconte sur ceux qui sont morts dans les camps. Ou ce qu’ont raconté ceux qui ont survécu. Mais tout ça n’a rien à voir avec l'histoire de mes parents et de mes sœurs. Tout ça c’est de l’Histoire, mais ce n’est pas leur histoire. »

Or, ce qui intéresse Federman, c’est leur histoire, l'histoire de son enfance, l'histoire de la rue Louis-Rolland, l'histoire de la vie car c’est toujours elle qui l’emporte. Lorsqu’il se remémore l’Exode qui mena sa petite famille en Normandie où les Allemands étaient déjà (!), Federman raconte certes l’horreur du voyage, se rappelle les premiers morts qu’il vit suite aux mitraillages de l’aviation allemande, mais il préfère se rappeler de son admiration pour les uniformes des soldats de la Wehrmacht, pour leur gentillesse lors de leur arrivée, ceux-ci se démenant pour leur fournir de quoi manger. Ce séjour d’un an en Normandie sera d’ailleurs la période la plus heureuse de son enfance, des soldats communistes leur ayant non seulement fourni une grande maison, mais les approvisionnant sans cesse avant de s’enfermer au grenier avec son père pour discuter politique. C’est toujours le côté plaisant des choses qu’il retient et, pour éviter de « chavirer dans le naturalisme misérabiliste à la Zola », lorsqu’il se remémore les moments les plus difficiles, lorsque l’émotion l’emporte sur l’humour, il fait intervenir un narrateur étranger (qui n’est peut-être nul autre que lui-même) qui interrompt le récit :

« Merde, Federman, qu’est-ce que c’est sérieux ce que tu es en train d’écrire ! Tes lecteurs vont trouver ça chiant. Ils vont se demander ce qu’il t’arrive. Si tu n’es pas en train de devenir sénile. Quoi, plus de fourire ? Plus d’effronterie sexuelle ? Qu’est-ce qui se passe ? Plus de trucs typographiques exubérants ? Plus de self-reflexiveness ? Plus de scatologie ? C’est pas possible ! Voilà Federman qui se met à faire du réalisme agonisant. Voilà ce qu’on va dire. »

Federman raconte la vie et la vie c’est effectivement le rire, la sexualité et la scatologie. L'Histoire est une tragédie dont on ne réchappe que par le rire. Comme il aime à le répéter, il pratique la Laughterature, « de la littérature qui s’efface en rigolant pendant qu’on la lit. » Alors qu’il évoque son père, il écrit ainsi :

« Ah ! mon père, il n’a pas eu la vie facile. Il a passé une bonne partie de son existence à l’hosto avant de se faire mettre en savonnette à l’âge de 37 ans. »

L’humour, toujours l’humour. Et les anecdotes graveleuses. La pudeur de Federman est la plus belle et la plus distinguée, c’est celle des sentiments, pas celle du corps. Il raconte ainsi ses premiers émois sexuels, sa première branlette (« Les gars qui racontent leur enfance sans jamais dire qu’ils se branlaient, ils escamotent les moments les plus agréables de leur misérable enfance ») et n’hésitera pas à raconter ce qui s’est passé dans son placard. Il y avait la peur. Il y avait la faim, une faim comblée en suçant quelques morceaux de sucre, mais il y avait aussi, à cause de la peur, l’envie de chier. Et Federman raconte comment, ne pouvant plus se retenir, il a déposé son obole à la trouille dans du papier journal, petit tas que, le lendemain matin, il ira déposer sur le toit de la maison. Après la guerre, de retour à Montrouge, et après avoir constaté que l’appartement de ses parents a été pillé, il ira sur le toit et s’apercevra que le petit tas s’est lui aussi volatilisé. La seule chose qu’il retrouvera, c’est une vieille boîte à biscuits contenant des photos sépia. Son héritage, en somme.
A propos du pillage, Federman rapporte une histoire émouvante à propos de son ami Bébert, son ami de toujours avec lequel il allait à la piscine et jouait dans la rue, Bébert dont les parents antisémites lui interdirent de jouer avec lui lorsque fut décrété le port de l’étoile jaune. En 1958, lors de son premier séjour en France depuis son exil, Federman rencontre Bébert, par hasard, dans un café de Montparnasse. Ils se saluent. La gêne est immense et lorsque Bébert invite Federman à venir dîner chez ses parents dans la semaine, celui-ci accepte, « curieux de voir comment c’était maintenant chez les antisémites. » Il est accueilli à bras ouverts. Pendant que le repas se prépare, la discussion est agréable, Bébert et ses parents sont chaleureux. On passe à table et on sert la soupe à Federman, une soupe de petit pois au parfum appétissant. Nous sommes à la page 85 :

« Je prends ma cuillère et en la levant vers ma bouche, je remarque qu’il y a des initiales gravées sur le manche. Je regarde. C’est une cuillère en argent.
MF. Ce sont les initiales que je vois sur la cuillère. Et tout à coup, je me rends compte que je tiens dans ma main une cuillère qui appartenait à ma mère. Oui, ma mère avait des cuillères, des fourchettes et des couteaux en argent avec ses initiales dessus. Je crois que c’était le cadeau de mariage que ses sœurs lui avaient donné quand elle a épousé mon père. C’était le seul trésor de ma mère. On se servait jamais de cette argenterie. Elle restait dans le tiroir du buffet. Mon père disait très souvent, quand ma mère se plaignait qu’elle avait pas assez d’argent pour faire les commissions, qu’il allait vendre l’argenterie ou la mettre au Mont-de-Piété. Mais ma mère résistait. Elle se mettait à pleurer. Alors mon père n’insistait pas. Je crois qu’il respectait quand même l’argenterie de ma mère. Leur cadeau de mariage.
Mais les voisins et les gens du quartier, eux, ils n’ont rien respecté. Ils ont tout déménagé de chez nous. Et c’est comme ça que la cuillère en argent de ma mère s’est retrouvée sur la table à manger de monsieur et madame Laurent.
Je suis resté encore un moment assis, ma main suspendue devant moi, les yeux fixés sur la cuillère. Puis, je l’ai déposée lentement sur la table. Je me suis levé. J’ai rien dit. Ils avaient tous la tête baissée sur leur soupe. Je suis resté debout un instant, puis je suis parti sans claquer la porte. J’ai senti le lourd silence derrière moi quand je l’ai refermée. »


Pour couper l’émotion, Federman interrompt son propos et raconte qu’au moment où il termine ces lignes, sa fille Simone l’appelle au téléphone et l’engueule après qu’il lui a lu ce passage, en lui disant que cette anecdote, en plus d’être pitoyable, n’est pas crédible ; qu’une famille aussi pauvre que la sienne ne pouvait avoir de l’argenterie et qu’il était totalement absurde de vouloir faire croire à une rencontre hasardeuse avec Bébert. Federman reconnaît alors qu’il est nécessaire, dans une fiction, d’avoir de petites histoires tristes à raconter, que l’essentiel est qu’elles soient vraisemblables. Le lecteur ne peut s’empêcher d’être déçu, de s’être fait avoir. Pourtant, dans les dernières pages du livre, quand il raconte l’incendie de l’usine, il rappelle que tout le monde, sous la pression de la gendarmerie, dut évacuer la maison en urgence, mais que sa mère parvint tout de même à fourrer son argenterie dans un grand sac…

Voilà ce qu’est Chut : un livre remarquable, drôle et émouvant, un hymne à la vie, un hommage aux morts. Ce que retient Federman de son histoire dramatique, c’est le côté riant. Federman est resté un gosse. Il aurait dû mourir à 13 ans, il aura toujours 13 ans et si son art est parfaitement maîtrisé, dans l’écriture et la construction, c’est toujours avec « le rire de l’idiot » qu’il raconte toutes ses histoires.

[1] À l’heure où l’on évoque de manière bien sournoise l’identité française, rappelons que Federman s’est fait traiter de « traitre à la cause » pour avoir écrit son premier roman en anglais. Lui dont toute la famille a été exterminée sur ordre de l’État français n’en a pourtant jamais voulu à une France qui ne saurait être réduite à son histoire ou à un patrimoine. Je vous invite à lire ce qu’il écrivit à ce sujet, ICI.




Raymond Federman
, Chut. Léo Scheer. 17 €






Illustration : Christian Boltanski, Autel Chases
.

mardi 12 janvier 2010

La disparition. Jakuta Alikavazovic, Le Londres-Louxor.

Les rues de Paris sont un ravissement perpétuel pour les amateurs d’architecture. Tous les styles s’y trouvent, même les plus étranges et les plus rares, comme le néo-égyptien. Il n’y a guère que deux bâtiments de ce genre à Paris, deux cinémas désaffectés. Le premier, bien réel, le Louxor, se situe à l’angle du boulevard de La Chapelle et du boulevard Magenta, dans le dixième arrondissement. L’autre, le Londres-Louxor, fruit de l’imagination de Jakuta Alikavazovic, se situe dans un obscur passage, quelque part entre la Bourse et l’Opéra-Comique, dans le deuxième arrondissement. Dans le prologue de ce roman si singulier, la jeune écrivaine relate l'histoire de cet étrange édifice, construit en 1920. Des faits insolites et macabres s’y sont régulièrement déroulés, de la mort mystérieuse en 1931 d’une spectatrice ayant traversé devant le faisceau du projecteur pendant qu’on passait Nosferatu, à la disparition, en 1974, de la fiancée du projectionniste dont le cadavre sera retrouvé quelques années plus tard dans le faux plafond. Devenu déficitaire, le Londres-Louxor est abandonné avant de devenir, en 1994, un club servant de lieu de réunion à la diaspora yougoslave. Le siège de Sarajevo, le plus long de l'histoire moderne, a commencé depuis deux ans et ne s’achèvera qu’en 1996. Il était normal qu’un lieu si atypique attire ces êtres décalés que sont les exilés :

« Cet étrange bâtiment néo-égyptien leur est familier : c’est une deuxième maison, ce qui est très triste dans la mesure où le Londres-Louxor n’est pas un endroit réel mais une construction imaginaire, une abstraction. Le Londres-Louxor n’est pas un point mais une distance. Ces jeunes gens sont à leur place, déplacés, ils appartiennent à une géographie des failles et des écarts. »

Déplacés, ces jeunes gens le seront toujours, ne serait-ce qu’à cause de leurs noms dont les consonances les priveront à jamais d’être pleinement Français. Chassés d’un pays en guerre et réfugiés dans un autre bien méfiant à leur égard, ils sont condamnés à être apatrides. De même que le Londres-Louxor n’est ni à Londres, ni à Louxor, ces réfugiés ne seront plus jamais Yougoslaves et ne seront jamais tout à fait français, car la question de leur origine se posera et se reposera encore. Jakuta Alikavazovic le sait. Bien que née en France, on lui demande toujours d’où elle vient.
Esme et Ariane, elles, sont nées là-bas, mais ont eu la chance, toutes petites, de monter dans le dernier avion ayant pu décoller de Sarajevo en 1992. Les deux sœurs ont été élevées à Paris par un oncle qui, comme beaucoup d’artistes peintres, a fini peintre en bâtiment et qui a participé aux travaux de rénovation du Londres-Louxor. C’est dans ce mystérieux cinéma que se réfugie de plus en plus souvent Esme depuis que sa sœur a disparu. La dernière photo d’elle la montre embrassant un sphinx de pierre du Londres-Louxor… L’un des talents de Jakuta Alikavazovic est, au début de ce livre, de nous plonger dans l’ambiance sépia des vieux films d’épouvante ayant l’Egypte et ses mystères pour toile de fond. Le fantôme de la momie incarnée par Boris Karloff rôde encore.
Il s’agit cependant d’une fausse piste. C’est plutôt dans le genre policier que la suite du roman semble s’inscrire et, pour cela, Jakuta Alikavazovic se réfère à un célèbre fait divers qui eut lieu le 10 février 2008. On apprend en effet qu’Ariane a disparu dès son retour en France, après son stage à la fondation Bührle de Zurich où elle a été prise en otage par des braqueurs qui réussirent à s’emparer de quatre tableaux, Le Jeune garçon au gilet rouge de Cézanne, Le Champ de coquelicots près de Vétheuil de Monet, Les Branches de marronniers en fleur de Van Gogh et Le Comte Lepic et ses filles de Degas.


Bien que ce soit certainement le hasard, les deux sœurs peintes par Degas ressemblent étrangement au portrait psychologique que fait l’auteure d’Esme et d’Ariane. La petite fille de gauche est floue, effacée, ses traits sont aussi indéterminés que le sont les contours de son vêtement, alors que la petite fille de droite semble imposer sa présence au peintre qu’elle fixe de son regard étrangement mature.
Or, Esme est décrite comme une fille « absente et abstraite », silencieuse, effacée, évanescente, tellement en décalage avec la réalité que, suite à l’une de ses apparitions à la télévision lors d’un débat littéraire, un critique, Anthony Tremain dit Anton, écrira qu’« on a peine à croire qu’elle sache épeler son nom. » Il n’y a peut-être pas de reproche plus difficile à encaisser pour un écrivain, à succès de surcroît. Si cela n’empêchera pas Esme de le prendre pour amant et de vivre avec lui, c’est qu’en réalité, Esme n’a jamais écrit une ligne des romans qu’elle signe de son nom : elle n’est que le prête-nom d’un écrivain célèbre. Etre un masque convient parfaitement à sa personnalité évanescente :

« Or Esme connaissait tout de la perte, Anton en était convaincu. Par exemple la facilité avec laquelle elle oubliait les choses, comme si c’était une seconde nature – véritablement, elle faisait de l’oubli l’un des beaux-arts. La façon dont les choses se dissolvaient dans son esprit, les tableaux qu’elle avait vus, les films, même leurs conversations – c’était de toute beauté. Anton avait peur, s’il restait trop longtemps en dehors de son champ de vision, qu’elle l’efface totalement. Tant elle semblait comprendre ce mouvement des choses qui allaient à leur perte. Mais si cela devait arriver, il ne disparaîtrait pas pour autant de son côté. Esme vivait dans une démocratie absolue du visible et de l’invisible. Elle ne voulait rien du passé – le passé n’existait pas. L’absence était son art ; elle seule, à la rigueur, pouvait être perceptible. Les présences trop appuyées l’incommodaient. Elle était à l’aise dans les lacunes et les ombres. »

Ariane, elle, est tout le contraire de sa sœur : sûre d’elle, impudique et si nostalgique de ses origines que cela la conduisit à fréquenter de bien louches exilés aux discours extrémistes. Alors, le doute s’instaure : Ariane a-t-elle été victime de ce braquage ou a-t-elle été complice ?
Pour que Le Londres-Louxor devienne un roman policier, il faudrait une enquête. Mais, Esme en est bien incapable. Accompagnée d’Anton qui a cessé de lire, qui, apercevant son reflet dans l’un des miroirs de l’ancien cinéma, se rend compte que, comme par contagion, il a maintenant, lui aussi, l’air « ailleurs », Esme se contente d’aller au Londres-Louxor et d’attendre, de faire peu à peu connaissance avec les personnages atypiques qui hantent les lieux : un sexagénaire dont l’identité réelle sera révélée à la fin du livre qui passe pour être Mexicain parce qu’il boit du mezcal à longueur de journée et qu’on appelle le Mime parce qu’il ne s’exprime que par gestes, sans jamais prononcer un mot ; Ürs, le physionomiste, une brute épaisse qui reconnaît du premier coup d’œil ceux qui, trop normaux, ne sont pas dignes d’entrer ; Erol, le géant débonnaire qui espère faire fortune avec ses Barbitchcock, des poupées à l’image de Tippi Hedren et, enfin et surtout, le Vice-Président, le mystérieux hôte qui circule inlassablement entre la France et la Bosnie-Herzégovine pour aider les réfugiés, grâce à des échantillons d’ADN, à savoir quel destin funeste a été réservé aux membres de leur famille.
Le Londres-Louxor, qui a failli être un roman fantastique, puis un roman policier, devient brusquement un roman métaphysique lorsqu’il est question d’un énigmatique groupe artistico-terroriste travaillant sur le concept de la disparition, un « art de la perte ». Il s’agit de faire disparaître des objets, des œuvres, leur absence devenant ainsi plus visible que leur présence. Notons que c’est là tout le sens du travail de Christo. Lorsqu’à l’automne 1985, les Parisiens découvrirent que le Pont-Neuf avait disparu, emballé par l’artiste, ils s’offusquèrent de ne plus voir ce qu’ils ne regardaient plus depuis bien longtemps, le Pont-Neuf ayant cessé d’être une œuvre magnifique pour être réduit à un simple lieu de jonction emprunté quotidiennement par des Parisiens pressés de passer d’une rive à l’autre de la Seine. De même que les Parisiens redécouvrirent avec des yeux innocents le plus vieux pont de la capitale lorsque les bâches furent retirées, sans doute prêtera-t-on plus d'attention aux tableaux disparus lorsqu’ils referont surface. Et si cette réapparition pouvait servir à écrire le Livre des Morts de la Bosnie, l’intérêt de ces kidnappings d’œuvres aura alors été double…

Ce deuxième roman signé par Jakuta Alikavazovic est une réussite. Il n’y a guère qu’un petit chapitre consacré au Salon du Livre qui soit comme de trop, car sans intérêt. Les décors et les personnages incertains créent une ambiance mystérieuse, ou plutôt des ambiances mystérieuses, puisque l’on passe naturellement d’un genre à un autre. Sur l’écran de ce cinéma hors d’usage, évoluent des ombres que l’on se plaît à suivre, l’élégance de l’écriture étant au service d’un propos intéressant et réfléchi sur l’état de l’Europe moderne.






Jakuta Alikavazovic
, Le Londres-Louxor. Editions de l’Olivier. 16, 50 €






Illustration : Christo, Package (1963).



dimanche 3 janvier 2010

Entretien avec Brian Evenson

A l’occasion de la venue en France de Brian Evenson pour la sortie du Père des Mensonges le 07 janvier, voici une présentation et un entretien originellement parus dans Le Magazine des Livres du mois de novembre. Brian Evenson sera à Paris le 08 janvier à la librairie Atout-Livre, 203 bis avenue Daumesnil à 19h30.

Pour les amateurs de littérature et plus particulièrement pour les amateurs de littérature américaine, la collection du Lot 49 du Cherche-Midi, dirigée par Claro et Arnaud Hofmarcher, est une mine d’or. Quelques-uns des plus grands écrivains américains actuels comme William T. Vollmann, William Gass ou encore Richard Powers y sont en effet édités. D’autres écrivains pourtant tout aussi importants restent, hélas, encore trop méconnus du public français. Parmi eux, Brian Evenson dont trois textes sont disponibles ; Contagion, un recueil de nouvelles et deux romans, Inversion (également disponible en 10/18) et La Confrérie des Mutilés. La trajectoire de Brian Evenson est si étrange qu’elle pourrait être celle d’un personnage de fiction. Né en 1966 dans une famille mormone depuis six générations, Brian Evenson fut lui-même prêtre et enseigna à l’Université mormone de Brigham Young jusqu’à la parution, en 1996, de son premier recueil de nouvelles Altmann’s Tongue qui provoqua la colère des hautes autorités de l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Brian Evenson est menacé d’excommunication et subit de telles pressions qu’il est contraint de quitter l’Eglise, l’Université et de rompre avec sa famille. Le prêtre mormon est mort, l’écrivain est né. La reconnaissance de son talent est immédiate. Les critiques sont élogieuses. Il suffit de lire Gilles Deleuze :

« Altmann’s Tongue strikes me as powerful, by reason of the mode of the language and the unusual style, by reason of the violence and the force of the words… I admire this book. »

Aujourd’hui professeur à la Brown University, Brian Evenson collabore à deux des plus prestigieuses revues littéraires américaines, The Believer et Conjuctions. Il traduit également de nombreux auteurs français, tels Christian Gailly, Jacques Dupin ou… Claro et a déjà publié neuf ouvrages de fiction.
Les trois ouvrages publiés en France sont stylistiquement très différents les uns des autres, même si les préoccupations principales d’Evenson, dans la forme et dans le fond, se retrouvent dans chacun d’eux.
Contagion est un recueil composé de huit nouvelles cauchemardesques mettant aux prises des personnages souvent proches de ceux de Beckett avec une réalité sordide et violente. Tous les thèmes chers à Evenson sont traités : la religion dans ses pires extrémités (Deux frères, En deux), la puissance du langage (La polygamie du langage), le corps souffrant (Une pendaison, Contagion et surtout la terrible Prairie), la folie (Interne, Le fils Watson) et dans tous les cas l’absurde et la violence.
Avec Inversion, Evenson nous invite à un voyage en schizophrénie. Le personnage principal, Rudd Theurer, est un jeune garçon qui grandit dans l’austère tradition de la foi mormone sous l’impulsion d’une mère autoritaire et culpabilisatrice. Le père s’est suicidé, mais le sujet est tabou. Rudd est traumatisé par l’enseignement qu’il reçoit et qu’il rejette. Les troubles de la personnalité apparaissent assez vite et s’amplifient d’abord lorsqu’il rencontre celui qui serait son demi-frère, un demi-frère démoniaque, Lael, mais surtout lorsque, au cours d’un travail de recherche scolaire, il tombe par hasard sur des articles racontant le procès pour meurtre, en février 1903, de William Hopper Young. William Hopper Young est le petit-fils de Brigham Young, l’héritier de Joseph Smith, le fondateur de l’église mormone. Il est accusé du meurtre d’Anna Pulitzer dont le corps a été retrouvé dans la boue d’un canal. Le crâne a été fracturé au-dessus de l’œil droit et au-dessus de la tempe gauche, mais la mort est due au coup de couteau qui, de la hanche gauche, a ouvert le ventre en diagonale… De par sa symbolique, ce meurtre répond à une doctrine officiellement contestée par les autorités mormones : l’expiation par le sang. Selon cette doctrine, il serait possible pour un Mormon apostat de sauver son âme en répandant le sang d’une victime innocente. Le meurtre commis par “WHY” devient alors une obsession. WHY prétend qu’un certain Charles Elling a commis ce crime avant de se rétracter et d’avouer. Par bien des aspects, ce Charles Elling ressemble à Lael, mais sont-ils réels ou sont-ils tous les deux des êtres fantasmatiques ? La question se posera lorsque l’on retrouvera Rudd à moitié égorgé près des corps d’une famille de randonneurs disposés selon le même schéma que celui inscrit dans la chair de la jeune Anna Pulitzer.
C’est encore dans la sphère du religieux que se situe l’action de La confrérie des Mutilés. Dans ce livre d’abord publié en France (il n’est sorti aux Etats-Unis qu’en mars 2009, sous le titre de Last Days), Brian Evenson change radicalement de style pour s’inscrire dans la lignée du polar. Les dialogues prennent le pas sur la narration, donnant ainsi au livre un rythme en parfaite adéquation avec l’histoire. Kline est un détective en pleine dépression. Il faut le comprendre : il vient de se faire trancher la main droite par un tueur en série, le gentleman au hachoir qu’il a tout de même réussi à abattre d’une balle dans l’œil, profitant de la stupéfaction de celui-ci en le voyant se cautériser lui-même avec un réchaud à gaz... Kline n’a cependant pas le temps de se morfondre car il est bientôt enlevé par deux hommes aussi sympathiques qu’inquiétants fort semblables aux Assistants du Château de Kafka qui l’emmènent dans une immense propriété appartenant à une confrérie religieuse : la confrérie des mutilés. Comme c’est le cas avec toutes les dérives sectaires chrétiennes, cette confrérie s’appuie sur un passage sur-interprété du Nouveau Testament, en l’occurrence les versets 29 et 30 de l’Evangile selon Matthieu :

« Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi… Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, arrache-la et jette-la loin de toi… »

Le système hiérarchique est en effet déterminé par le nombre d’amputations subies par les adeptes. Le numéro deux de la confrérie, Borchert, un Douze, décrit ainsi Aline, le chef et le fondateur de la secte sur le meurtre duquel Kline doit enquêter :

« Un prophète, un visionnaire. Deux bras amputés à l’épaule, plus de jambes, pénis tranché, oreilles et yeux arrachés, langue en partie coupée, dents arrachées, lèvres pelées, tétons coupés, plus de fesses. Tout ce qui pouvait être enlevé l’a été. Un véritable visionnaire. Assassiné. […] Quelqu’un lui a défoncé le sternum pour lui arracher le cœur. […] Et nous aimerions récupérer le cœur, si possible. »

Kline n’a pas le choix. Il ne pourra pas partir tant qu’il n’aura pas résolu l’affaire. Le problème est que pour interroger un membre de la communauté, il faut être du même niveau hiérarchique que lui. N’ayant qu’un membre amputé, Kline ne peut interroger que des Uns, à moins bien sur qu’il décide de sacrifier des parties de son corps à la vérité… Tout cela va se compliquer lorsqu’il va découvrir que les Paul (la référence n’a rien de biblique, mais elle est si surprenante que je n’en dis rien), des dissidents de la confrérie, ont décidé de mener une guerre sans merci à celle-ci. Armé d’un révolver et d’un hachoir, Kline testera les limites de sa propre humanité dans un bain de sang à faire pâlir Quentin Tarentino. Avec cet opus, Brian Evenson nous offre un polar aussi hilarant que saignant qui est avant tout une réflexion sur la religion et l’esprit sectaire.


Bartleby : Vous avez grandi dans la foi mormone et vous avez même été prêtre. Comment s’explique votre apostasie ?

Brian Evenson : Je suis toujours resté plus ou moins en marge du mormonisme. J’ai été élevé par des parents de gauche, très ouverts d’esprit et qui, malgré leur foi mormone, souhaitaient que leurs enfants apprennent à approfondir leur réflexion. Par ailleurs, ils étaient membres du parti Démocrate, tout en appartenant à une communauté religieuse dont la majorité est républicaine. Ainsi, dès le début, j’ai senti que j’étais mormon, mais différemment des autres. Au lycée, nombre d’amis n’arrivaient pas à comprendre que je puisse être mormon et tout à la fois démocrate – cela leur paraissait impensable. Durant de nombreuses d’années, j’ai été un mormon convaincu et j’ai longtemps cru que je pourrais avoir une influence bénéfique sur la communauté en faisant bouger les choses de l’intérieur. À une époque, dans les années 1970 et 1980, on a pensé que l’église mormone s’ouvrait davantage, devenait plus progressiste, mais ce mouvement a bien vite été suivi du retour en force d’un conservatisme plus exacerbé encore. Au bout d’un certain temps, j’ai pris conscience qu’il n’y avait plus rien à faire, mais ce n’est que quand l’église Mormone s’est opposée à ma fiction que j’ai pu commencer à m’en détacher ; un long processus, à la fin duquel j’ai été excommunié. À présent, je suis heureux ne plus appartenir à cette église, même si m’en séparer m’a été extrêmement difficile.

Qu’est-ce qui, dans vos écrits, gênait particulièrement les autorités ecclésiastiques de l’Église de Jésus-Christ des Saints des derniers jours ?

Un étudiant à l’université de Brigham Young a envoyé une lettre anonyme à l’un des plus hauts dirigeants de l’Église Mormone à propos de mon premier recueil de nouvelles, Altmann’s Tongue, dans laquelle il prétendait que j’étais en faveur de l’existentialisme, de la violence et du cannibalisme, et que mon travail faisait l’apologie du mal. À l’université, le directeur de mon département m’a demandé de répondre à cette lettre, sans me dire qui l’avait écrite. Dans ma lettre, j’ai donc essayé d’expliquer en quoi la fiction était un art complexe, que l’ambiguïté en était un ingrédient nécessaire, et de quelle manière on pouvait se servir d’un matériau difficile afin de provoquer un impact moral. Là, les dirigeants m’ont clairement fait entendre qu’ils souhaitaient simplement que j’arrête d’écrire : mon travail les dérangeait, car il faisait naître le doute au lieu de proposer une leçon de morale claire et nette. Selon moi, la bonne littérature ne s’intéresse plus du tout à cela depuis au moins cent cinquante ans (si elle s’y est jamais intéressée).

En sacrifiant la foi à l’écriture, vous avez implicitement affirmé la supériorité de la seconde sur la première. Qu’est-ce que l’écriture vous apporte de plus que la foi et qu’est-ce que, malgré tout, celle-ci ne pourra jamais remplacer ?

Je crois vraiment que j’ai été obligé de faire un choix, et j’ai choisi d’écrire. À l’époque, l’écriture comptait déjà beaucoup pour moi, et je sentais que je pouvais mener une vie moralement conforme sans pour autant appartenir à une église, mais que je ne pouvais survivre sans l’écriture. C’est une chose viscérale, qui fait partie intégrante de ma vie, quelque chose qui définit mon identité et m’aide à donner un sens au monde qui m’entoure, si bien que je crois en elle, presque religieusement. Je pense que l’écriture m’apporte tout ce que la foi peut m’apporter quand il s’agit de trouver ma place dans le monde et d’essayer de comprendre ce même monde ; mais, de surcroît, l’écriture m’ouvre d’autres univers, des univers imaginaires, et ceci à l’infini. Une activité totalement libératrice, sans préjugés, contrairement à ce que représentait le Mormonisme – du moins pour moi.

Dans « La polygamie du langage » (la première nouvelle de Contagion), le narrateur parvient à maîtriser le langage après avoir massacré plusieurs Mormons. Peut-on considérer qu’il s’agit d’une allégorie morbide de votre propre histoire, dans la mesure où il vous a fallu renier votre foi pour vous épanouir comme écrivain ?

Je crois qu’il ne parvient jamais vraiment à maîtriser le langage, même s’il tâche de s’en convaincre. Oui, il est possible que cette nouvelle soit en partie une allégorie de ma propre histoire, que l’on retrouve en particulier dans la lutte entre le langage et la religion, mais cette trame se complique : tout d’abord, il s’agit de Mormons polygames, des gens qui ne font pas partie de l’Église Mormone officielle, celle-ci les considérant comme des apostats. Ensuite, le parcours du personnage principal vers le langage apparait si pénible et complexe qu’il n’est pas certain qu’il réussisse. Selon moi, l’intrigue de cette histoire contient beaucoup d’ironie et de doute, ainsi qu’un optimisme singulier ; aussi, peut-être s’agit-il d’une histoire qui traite aussi de mes peurs.

Si la foi mormone est la cible d’Inversion et de certaines de vos nouvelles, c’est la religion en général qui est au centre de presque tous vos textes et cela finit toujours dans un bain de sang. Dans quelle mesure estimez-vous que la religion mène à la folie destructrice ?

Évidemment, l’histoire des religions s’accompagne d’une longue série de destructions ; la plupart des guerres ont été menées au nom de la religion, sans parler de leurs innombrables victimes. En effet, je reste sceptique face à la religion en général, mais je crois que je le suis tout autant face à la notion de “communauté”. Cette idée est à la fois merveilleuse et une sorte de piège, ce qui est tout particulièrement observable dans les communautés religieuses, qui peuvent se montrer très exigeantes vis-à-vis des fidèles et tellement destructives d’un point de vue individuel.
En même temps, je ne m’intéresse pas vraiment aux religions ou aux communautés ouvertes d’esprit ou universelles : elles finissent par s’amollir et par devenir vulnérables. J’admire l’Église Mormone des premiers temps pour son excentricité, pour les éléments magiques et maçonniques qu’elle promouvait, et parce que les fidèles croyaient que nous pouvions tous tendre à devenir des Dieux, etc. Puis le Mormonisme a évolué, il s’est normalisé, il a pris moins de risques, et sa violence potentielle ne pouvait plus éclater, ce qui est moins intéressant. Je crois que dans tout groupe extrémiste, religieux ou non, les éléments bruts qui font de nous, humains, des êtres à la fois humains et inhumains, sont plus facilement décelables, plus apparents. Voilà pourquoi je porte principalement mon attention sur des groupes extrémistes et sur la notion de traumatisme – cela permet de se débarrasser de règles de politesse qui ne sont qu’un vernis, afin de pouvoir observer des phénomènes plus profonds et plus étranges.

Dans La confrérie des mutilés, le système hiérarchique est basé sur le principe de la mutilation. Plus les mutilations sont nombreuses et plus les adeptes s’élèvent dans cette hiérarchie. Croyez-vous qu’il y a un lien nécessaire entre la négation du corps et la spiritualité religieuse ?

Je ne crois pas qu’il y en ait nécessairement un, même si la plupart des religions paraissent établir ce lien. Dans certaines religions, on pense qu’un excès de spiritualité vous mènera plus près de Dieu, ce qui revient, d’une certain façon, au même : en favorisant uniquement le spirituel, on va au-delà du monde concret. Je ne pense pas être un ardent défenseur de ce genre d’excès ou de la négation du corps, mais, en tant qu’auteur, ces deux processus m’intéressent, car ils sont percutants. Mais j’aimerais croire qu’il est possible d’atteindre un équilibre entre monde matériel et monde spirituel. L’idée cartésienne selon laquelle il existerait une séparation entre l’esprit et le corps me laisse perplexe, car je crois que le seul esprit que nous possédions est celui qui s’incarne dans le corps. Les Mormons ont une vision des choses peu commune à ce sujet (du moins en théorie) : l’âme n’est pas une entité éthérée, indépendante du corps, mais une combinaison corporelle et spirituelle. C’est une idée à laquelle je tiens toujours.

Lorsque je vous lis, je pense toujours à Francis Bacon. Il y a chez vous une obsession pour le corps maltraité, déformé, pour le corps souffrant. Comment expliquez-vous cette fascination ?

J’ai découvert l’œuvre de Bacon très tard, alors que j’avais une vingtaine d’années, mais je l’ai beaucoup aimée. Je me suis d’emblée identifié à lui et à la puissance de son œuvre. Ce que je préfère, c’est sa façon d’élaborer, semble-t-il, un langage pictural personnel, bien à lui, un langage que l’on comprend peu à peu, plus on observe son travail. Ses peintures sont obsessionnelles et obsédantes, elles vous attirent et on les oublie difficilement. Ce sont des impressions semblables que je m’efforce de créer en écrivant.
Pour moi, Bacon aborde le corps de manière radicale et il fait partie de ces quelques peintres qui aiment à représenter le corps souffrant afin de transmettre une sensation plutôt que de proposer un simple objet de contemplation. Avec lui, on perçoit les aspects figuratifs d’une peinture, mais on ne peut s’empêcher de percevoir les éléments abstraits de celle-ci – son travail est d’abord figuratif, mais tout est fait de telle sorte que celui qui observe une de ses toiles s’implique à la fois dans la construction et la déconstruction de l’image. Notre œil passe rapidement d’un élément à un autre, reforme et déforme l’image, savoure ses courbes. Quand j’observe une toile de Bacon, je sens toujours que c’est en tant que corps que je réagis. Cette expérience visuelle est presque expérimentale, presque phénoménologique. Je crois que mon écriture se penche sur le corps et l’idée de traumatisme pour les mêmes raisons, car je cherche à provoquer un impact qui soit presque physique pour le lecteur, malgré les moyens très différents dont on use en fiction pour y parvenir.

Par l’intermédiaire de La logique de la sensation, nous pouvons passer de Bacon à Deleuze et à ses analyses de la schizophrénie et du corps sans organe. Dans quelle mesure ces analyses ont-elles une influence sur votre œuvre ?

Deleuze compte pour moi depuis longtemps. C’est après ma licence que j’ai découvert son travail pour la première fois (la théorie française post-hégélienne au XXe siècle était l’un des quatre champs d’étude de mon doctorat) et, depuis, je n’ai jamais cessé de le lire. Je ne pense pas que mon travail cherche à illustrer celui de Deleuze, mais je suis certain que des bribes de ses idées se retrouvent à travers mes écrits. C’est dans Inversion que ceci est certainement le plus visible (j’y joue avec l’idée de ligne de fuite, celle du rhizome, avec la facialité, entre autres), mais on trouve des allusions et de légers rappels sous-jacents dans chacun de mes livres, et je pense que j’ai appris davantage sur l’écriture en lisant Deleuze, qu’en lisant n’importe quel autre philosophe.

Qu’est-ce que, précisément, Deleuze vous a appris sur l’écriture ?

Avant tout, Deleuze m’a enseigné à me servir de presque tous les éléments que je pouvais avoir à portée de main, et à rechercher les convergences et les divergences que les autres ne voyaient peut-être pas. Sa très sérieuse espièglerie (selon moi d’un tout autre ordre que celle de Derrida) m’a elle aussi beaucoup appris. Grâce à lui, je me suis mis à penser chaque histoire comme une sorte de rhizome, et non comme un ensemble mené par l’intrigue ou les personnages. Et beaucoup d’autres choses encore, dont une attitude particulière qui participe de mon écriture, en grande partie souterraine, et qui néanmoins transparaît subtilement, je l’espère…

A vous lire, j’ai l’impression que vous participez d’une double filiation littéraire, européenne et américaine ; vos personnages, parce qu’ils sont toujours en quête de sens, me font penser à ceux de Kafka, mais à des personnages de Kafka qui se seraient égarés dans un roman de Dashiell Hammett. Quelles sont vos influences ?

La littérature américaine m’attire autant que la littérature européenne, et je suis un lecteur vorace. Depuis le début, la fiction de Beckett compte beaucoup pour moi, ainsi que celle de Kafka, mais aussi celle de Leonardo Sciascia, de Cormac McCarthy, de Friedrich Durrenmatt ou de Flannery O’Connor. J’ai commencé à découvrir les auteurs de langue française en lisant du théâtre – Jean Genet, Beckett et Ionesco – et tous ont joué un rôle très utile, en m’aidant à me forger ma propre vision du monde. Le roman de détective et le roman noir sont des genres auxquels je suis venu assez tardivement – avant d’en lire, je lisais des auteurs comme Marie Redonnet et Alain Robbe-Grillet, qui comptèrent pour moi à une époque – mais ils sont devenus importants pour moi une fois que je m’y suis mis. Plus récemment, des auteurs tels que Roberto Bolaño (2666 est devenu l’un de mes livres préférés) et Antoine Volodine m’ont enthousiasmé. Volodine est un écrivain stupéfiant, vraiment hors normes, et je regrette qu’il ne soit pas traduit davantage en anglais.

Parlez nous de votre actualité. Êtes-vous en train d’écrire ? De nouvelles traductions de vos livres sont-elles en préparation ?

Je suis au beau milieu de plusieurs traductions. Je viens de terminer une merveilleuse nouvelle d’Éric Chevillard, Faldoni, ainsi qu’un chapitre de l’excellent Bardo or not Bardo de Volodine pour un magazine littéraire. J’ai aussi traduit Féder, une œuvre mineure de Flaubert pour laquelle je suis en quête d’un éditeur. De même, j’ai terminé Bunker Anatomie de Claro, qui sera publié prochainement. J’ai quelques autres travaux en cours ou à venir : des livres de Jean Frémon, de Fabrice Colin, de Marcel Cohen, de Pierre Reverdy ou de Gustave LeRouge. Tout cela fait trop, et je pense que je vais faire une pause et ne plus traduire pendant quelque temps.
Quant à mon propre travail d’écriture, je jongle avec deux romans, aucun d’eux n’étant vraiment très avancé. Celui qui l’est le plus s’intitule Handbook for a Future Révolution (Manuel pour une révolution future / Guide d’une révolution future) et, dans un sens, il se déroule dans un espace qui s’apparente à celui de Inversion. Je n’ai pas encore de titre pour le second.
(traduit de l’anglais par Blandine Longre)


Contagion. Cherche-Midi. Lot 49. 15 €
Inversion. Cherche-Midi. Lot 49. 17 € et en 10/18.
La confrérie des Mutilés. Cherche-Midi. Lot 49. 17 €

lundi 28 décembre 2009

Minotaure. Edith de la Héronnière, Le Labyrinthe de Jardin ou l’art de l’égarement.

Le labyrinthe fascine, c’est un fait et il fascine dans toutes les cultures, bien que son sens demeure caché. Il inspire le malaise, la perdition, mais pas seulement. Dans ce livre lui-même en forme de labyrinthe, Edith de la Héronnière nous invite à une promenade dans les méandres de l'histoire (de l’Antiquité à aujourd’hui), de la littérature (de Pline à Sebald), de la peinture (de Léonard à Picasso), de la religion (des croisades aux pèlerinages), de l’art topiaire (du jardin français au jardin anglais) ou du cinéma (de Stalker à Shining) pour nous cultiver, mieux nous faire saisir non pas le, mais les mystères que contiennent les labyrinthes, toutes les catégories de labyrinthes : l’Irrgarten (le jardin d’égarement), le maze (le dessin au sol ou la haie basse), etc.
Commençons par une définition descriptive :

« Le vrai labyrinthe de jardin élève ses parois plus haut que la taille d’un homme, ce qui limite considérablement le regard. Ses couloirs se déroulent en colimaçon ou en angles obtus qui ne permettent pas de voir loin. Il s’offre comme une longue distance à parcourir dans un espace restreint à l’extrême, d’où les méandres et entrelacs serrés de manière à couvrir le plus de surface possible en permettant un très long cheminement sans qu’il ait un seul croisement de chemin. Topographiquement, il représente l’occupation maximale d’une surface limitée : un défi pour le cartographe ! Le vrai labyrinthe est obscur, surtout aux heures de soleil rasant. Dès l’entrée, l’inquiétude survient du fait de ne pas savoir où l’on va, ni ce qui attend le “pèlerin” qui pénètre dans l’inconnu de ces boyaux verdoyants. […] Forêt et labyrinthe ont un autre point commun, celui de susciter le besoin d’en sortir à tout prix. »

On pénètre dans Le Labyrinthe des jardins par le mythe fondateur, celui d’Astérios – plus connu sous le nom de Minotaure – qu’Edith de la Héronnière relate de manière passionnante, reprenant tous les éléments de l'histoire de Dédale, dont certains m’étaient inconnus. Le mythe se mêle à l'histoire, l’auteure nous conduisant avec Diodore de Sicile, Pline l’Ancien ou Hérodote en Egypte, à Menphis ou à Heracleopolis où se trouvent les plus anciens labyrinthes mentionnés, ceux qui auraient inspiré Dédale.
Le labyrinthe, et je l’ignorais totalement, a eu une fonction symbolique très importante dans l’art religieux du Moyen Âge. Edith de la Héronnière emprunte cette voie en partant de Borges qui écrivait dans l’Aleph :

« Augustin avait écrit que Jésus est la voie droite qui nous sauve du labyrinthe circulaire dans lequel errent les impies. »

La symbolique a une connotation négative :

« L’homme errant dans les méandres de la tentation, l’homme cherchant son chemin sans bien savoir où il va : les inquiétudes et les doutes liés aux entrelacs compliqués du péché en opposition au droit chemin de la foi : l’image est claire, voire simpliste, mais elle fonctionna longtemps. »

Le labyrinthe a une autre signification liée à l’idée de pèlerinage. Notons au passage une petite remarque de l’auteure qui rappelle que le pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle a, à l’origine, une signification que n’ignorait sans doute pas Jean-Paul II lorsqu’il le réactiva : il s’agissait de se recueillir sur le tombeau de saint Jacques, surnommé le “Matamore”, c’est-à-dire “le tueur de Maures”… Mais revenons à nos labyrinthes. Que ce soit en France, en Italie ou en Angleterre, ils avaient pour fonction de se substituer au pèlerinage à Jérusalem devenu impossible :

« Après l’échec de la Troisième Croisade, en 1187, le chemin de Jérusalem devint impraticable. C’est alors qu’apparurent les grands labyrinthes d’églises, surtout dans le Nord de la France. Le chemin de Jérusalem fut imprimé de manière symbolique sur le pavage des églises. Les fidèles désireux de se rendre à Jérusalem mais qui n’avaient plus la possibilité géographique de le faire, ou tout simplement pas la santé, pouvaient parcourir le labyrinthe dessiné sur le sol de l’église à genoux, avec la ferveur et le recueillement voulus, dans un esprit de pénitence, et au terme du parcours ils étaient considérés comme d’authentiques pèlerins. »

Placés en général au centre de la nef, ces labyrinthes peuvent faire jusqu’à quatorze mètres de circonférence et la distance à parcourir peut atteindre, comme à Chartres, deux-cents quatre-vingt quatorze mètres ! Ce labyrinthe est d’ailleurs l’un des plus complexes puisque sa circonférence est égale à celle de la grande rosace du Jugement Dernier et que le 22 août, la figure de la Vierge est projetée par le soleil en son centre. La signification spirituelle de ces labyrinthes s’est perdue au fil des âges et certains d’entre eux ont été détruits par des chanoines exaspérés d’y voir les enfants les investir pour y jouer (à Reims par exemple). Néanmoins, les labyrinthes peuvent aussi être minuscules, comme en témoigne le labyrinthe digital de la cathédrale de Lucques et ses cinquante centimètres de diamètre.
Aujourd’hui, le labyrinthe s’est libéré de la forme géométrique qui était traditionnellement la sienne. Des artistes comme Adrian Fisher ou Randoll Coate lui ont donné son autonomie, le premier en ayant créé un en forme de tortue, le second en ayant créé un en forme de pied. France de Ranchin qui a fait du labyrinthe sa spécialité se déclare même labyrinthiste.

La suite sur le Fric-Frac Club, ICI.





Edith de la Héronnière
, Le Labyrinthe de jardin ou l'art de l'égarement. Klincksieck. 17 euros.


lundi 21 décembre 2009

Désolation. Dominic Cooper, Vers l’aube.

Du haut de ses 867 mètres, le Beinn an Eòin domine les vallées austères et escarpées de l’extrême ouest des Highlands, cette région semi-désertique où seuls des lacs et d’énormes rochers semblant déposés ici et là par des géants d’un autre temps perturbent la monotonie des paysages de bruyère et de tourbières. Au large, dans les petites îles des Hébrides intérieures balayées par le glacial vent du nord, le temps ne s’écoule que très lentement, la nature est reine et les hommes, aussi rustres que les lieux où ils vivent, se succèdent de génération en génération sans que rien ne change vraiment. La modernité est loin, bien au-delà du rivage, bien en deçà du canal calédonien qui sépare les Highlands du reste de la Grande-Bretagne. Habiter une île, ne serait-ce que la Grande-Bretagne, c’est être déjà coupé du monde, mais habiter une minuscule île au large d’une île, c’est être deux fois coupé du monde. Alors, on survit à l’écart :

« La brise légère qui tourbillonnait et balayait en douces rafales les petites hauteurs du Beinn an Eòin était venue d’au-delà du grand large. Ses mouvements semblaient fortuits et sans pertinence en comparaison des vies ordonnées que les habitants de l’île menaient dans les vallées en contrebas. Ses origines et ses intentions étaient obscures ; car elle était poussée par une force qui ne devait rien aux créations des hommes. Et c’étaient seulement la terre, avec ses joues balafrées de roche et de bruyères, de mousses charnues et d’herbes flexibles, seulement cette masse meurtrie et l’attention muette mais indéfectible du lointain soleil qui s’étendaient sous l’avancée du vent à travers les collines de l’île. Car les gens eux-mêmes, éloignés de leurs anciennes intuitions et de leurs passions inavouées par un monde nouveau et plus rationnel, avaient depuis longtemps détourné le regard et étaient maintenant absorbés par des choses plus proches de la vie. »

Ces étranges bourrasques ne se heurtent généralement qu’aux pierres noires de la terre d’Écosse, mais lorsqu’elles s’abattent sur les hommes, elles les emportent, font voltiger leur inertie naturelle et les entraînent avec elles dans leurs mouvements désordonnés avant de perdre de leur force et de disparaître aussi soudainement qu’elles sont apparues, sans que rien n’ait finalement changé.

En ce quatre août, c’est dans l’église d’un petit hameau, Acheninver, pendant une cérémonie de mariage que l’une de ces bourrasques va pénétrer, emportant le père de la mariée, Murdo Munro, cinquante-neuf ans, garde forestier de son état. Un quatre août. Dominic Cooper ne nous donne aucune indication pour dater de manière plus précise les événements. Dans cette partie du monde hors du temps, il n’est mentionné ni montres ni téléphones ; on vit reclus, seuls les clochers et les horloges indiquent l’heure et on prend le temps de s’écrire et de ne pas vivre. Il faut d’ailleurs attendre la deuxième partie du livre pour être bien sûr que l’histoire se passe au cours de la seconde moitié du vingtième siècle. S’il n’était mentionné une Land Rover égarée dans la lande et s’il n’était fait allusion à la guerre mondiale, les événements auraient tout aussi bien pu se dérouler au XIXe siècle. De par son style, très classique, très XIXe justement, mais parfaitement maîtrisé, l’auteur renforce cette impression d’intemporalité. Vers l’aube, dans son écriture, est très classique, très poétiquement classique.
Un quatre août, vingt-six ans plus tôt, c’est Murdo qui se mariait dans cette même église, avec ce même pasteur, devant cette même assistance. Seul le rite n’a pas pris une ride. Avec « sa petite tête ronde aux grandes oreilles molles penchées en avant au sommet de la tige maigre de son cou », Murdo est mal à l’aise, profondément déprimé, il revoit défiler toute sa vie. Il y a vingt-six ans, il était heureux. Il épousait l’inaccessible Margaret. Un miracle. Lui, le taciturne, avait réussi à séduire la si belle et si pétillante Margaret que tout le monde convoitait. Le jour des noces fut l’acmé de son bonheur, mais la grosse rombière assise aujourd’hui à ses côtés n’a plus rien à voir avec la Margaret d’alors. Tout s’est lentement dégradé, en silence. L’alcool est alors devenu son seul refuge :

« Murdo, qui n’avait nulle part où aller à part le bar de l’hôtel quand il voulait échapper à Margaret, avait pris l’habitude ancestrale de boire, et même s’il ne trouvait pas d’échappatoire dans les brumes de l’alcool il restait assis, les paupières plombées, devant les pintes de bière brune et les verres de whisky huileux, l’esprit enfermé dans son désespoir grandissant. »

Et de l’alcool, Murdo va être amené à en boire de plus en plus, les vapeurs éthyliques le protégeant de l’indifférence de plus en plus grande de Margaret à son égard, indifférence qui va encore se renforcer suite à la naissance de Flora qui lui sera immédiatement confisquée, choyée par sa mère et élevée dans le mépris de son père. Il aimera sa fille à la folie, de loin, en silence encore :

« Le seul exutoire à son amour était de s’épuiser au travail en sachant que l’argent gagné procurerait à l’enfant les choses matérielles dont elle avait besoin. Mais il aurait voulu pouvoir faire plus que cela ; et quand Margaret dépensait l’argent qu’il avait gagné à la sueur de son front pour acheter un cadeau à Flora et que la fillette se jetait au cou de sa mère, débordant de joie et de bonheur, Murdo les regardait depuis l’autre bout de la pièce, chaleureusement, mais l’âme pétrifiée par ce qui lui était refusé. »


Pendant que le révérend demande à l’assemblée de prier, Murdo revoit ainsi défiler sa vie, les humiliations successives et se rend compte que le départ de Flora et sa retraite à venir le condamnent à la présence de Margaret, à la solitude et à un silence plus pesant encore. Et Murdo craque. Malgré la fureur sourde de Margaret qui peine à se maîtriser et les regards abasourdis de l’assistance, Murdo, sans se rendre compte de ce qu’il fait, quitte la cérémonie. Il sait déjà qu’il est en train de commettre une erreur, mais il est poussé par une force invisible dans les rues du village. Le vent du nord l’emporte jusque chez lui. Toujours hagard, dans un état de semi-conscience, il enfile ses vêtements de travail, attrape une musette qu’il remplit de provisions et, à l’aide d’un bidon d’essence, met le feu à sa maison et s’enfonce dans la campagne.
Mais les bourrasques sont éphémères et quelques minutes plus tard, Murdo se rend compte de ce qu’il vient de faire et, seul, dans la lande, il se met à pleurer. Murdo est un médiocre et un médiocre est un médiocre. Il erre alors au hasard, tournant en rond et par peur d’une police qui ne se préoccupe en réalité guère de lui, mais qu’il croit à ses trousses, il finit par se réfugier chez sa sœur, Bessie, qu’il n’a pas vue depuis une dizaine d’années. Mais là encore, il n’est pas à sa place et il doit repartir. C’est de nouveau l’errance, dans la nature et dans les idées. L’évocation des paysages est de toute beauté et constitue une bonne partie du livre. Il ne s’agit pas de faire de la nature un personnage à part entière, mais bien d’en faire le miroir des états d’âme de Murdo. À la désolation de l’un répond la désolation de l’autre :

« Quand il atteignit la prairie, il leva les yeux pour regarder autour de lui, et il eut l’impression d’être le centre d’un petit monde.
Il fit une halte, retenu par le sentiment de sécurité, de confiance en soi grandissante. Mais il repartit ensuite et, au sortir d’une vallée, le sol plongeait en pente raide devant lui. Le terrain descendait en formant des plis d’herbes réguliers avant de plonger de façon encore plus abrupte dans une petite gorge où des ombres et des rochers obscurs s’étendaient sous une forêt de bouleaux en surplomb. Au sommet du bois, Murdo entra dans un monde de pénombre et d’air humide tandis que la colline derrière lui commençait à masquer le soleil. De l’autre côté de la gorge, les couleurs étaient noires et olive sous la lumière crue.
Chaque arbre du bois était une excroissance informe, courbée et tordue par les vents d’hiver. Les troncs étaient noyés sous un lichen blanc qui s’effritait et un rembourrage de mousse. Et partout il y avait des arbres tombés, des arbres à demi tombés, des branches cassées, de vieilles souches, spongieuses et pourries au milieu de flaques de boue, ou lentement étouffées par la mousse et les herbes. […] Le bois tout entier semblait sur le point de s’effondrer. Même les odeurs qui s’élevaient sous ses pas étaient des odeurs de mort et de pourriture. »


Que faire ? Murdo se sait trop vieux pour vivre indéfiniment dans une nature où, en cette fin d’été, les éléments commencent à se déchaîner, trop vieux également pour s’engager comme il en rêverait dans la marine marchande, trop vieux même pour prendre un nouvel emploi dans une contrée éloignée et tout recommencer. Que faire ? Désespéré, il envisage le suicide tout en sachant que sa mort ne peinerait personne. Il a vécu pour rien et mourrait pour rien. Mais les médiocres ne se suicident pas. Sans doute est-ce encore l’une de ces bourrasques venues du Beinn an Eòin qui va le sortir de sa torpeur et l’entraîner presque malgré lui vers Acheninver où il arrive en pleine nuit pour que s’accomplisse son destin :

« Sa capacité à souffrir semblait enfin épuisée. Son orgueil était brisé. Tout sentiment d’amertume et de colère vis-à-vis du monde qui lui refusait ce qu’il pensait mériter dans la vie avait finalement été chassé. Et ainsi, peut-être sans le vouloir mais néanmoins de façon certaine, il avait atteint son étrange destination. Allongé dans la boue dans le noir, à une courte distance seulement des ruines de sa maison, Murdo Munro avait trouvé la réponse qu’il avait sans le savoir attendue la plus grande partie de sa vie. Tout près, des gens parlaient doucement puis s’endormaient ; tout autour, la partie nord du monde se reposait pour se préparer aux batailles de la journée à venir ; tandis que lui était étendu là, oublié de tous, une quantité négligeable sous la nuit infinie et qui s’étendait encore. »

Il n’y a pas d’ailleurs, il n’y a rien de mieux ; il n’y a que cela : une existence misérable où chacun doit travailler, souffrir et mourir. Murdo est un médiocre : il ne peut pas se contenter de cette vie, mais il ne peut pas non plus échapper à sa condition. Un dernier tourbillon emportera Murdo pour que tout cela finisse et que l’ordre l’emporte, encore une fois.




Dominic Cooper
, Vers l’aube. Traduit par Céline Schwaller. Métailé. 18 €







Illustration : C.D. Friedrich,
L’Arbre aux corbeaux.


mardi 15 décembre 2009

Fornico ergo sum. Vladan Matijević, Les Aventures illustrées de Minette Accentiévitch.

La Serbie est devenue le pays de l’absurde. Ses écrivains font preuve en ce domaine d’une rare inventivité, à croire que le principe de contradiction est leur principal adversaire. Le plus connu de ces écrivains est sans doute Svetislav Basara auquel le FFC (ici) et moi-même (ici) avons consacré quelques articles. Basara est publié par les Allusifs aux côtés d’autres écrivains moins connus, David Albahari (dont je vous recommande le recueil de nouvelles, Ma femme, les quatre dernières étant tout simplement de petits joyaux) ou Vladan Matijević.
Bien qu’il soit un auteur reconnu, lauréat de plusieurs prix littéraires dans son pays, on ne sait pas grand-chose de Vladan Matijević, si ce n’est qu’il est né en 1962. Il faut dire que Matijević est un auteur discret. A un éditeur qui lui demandait quelques précisions biographiques, il aurait répondu :

« Le fait est que je ne suis pas sociable, mais taciturne, timide, asocial. J’ai une vie d’écrivain moyenâgeux. J’habite une petite ville de province et qui plus est à sa périphérie. J’écris au stylo et ce n’est qu’une fois le texte achevé que je le tape sur ordinateur. Je n’ai pas de télé, j’écoute rarement les nouvelles à la radio et lis rarement les journaux. […]. Je tâche d’écrire le moins possible. »

Deux livres de Matijević ont été publiés aux Allusifs : Les Aventures de Minette Accentiévitch en juin 2007 et Le Baisespoir du jeune Arnold en octobre 2009. Ce dernier est un drôle de roman dont l’histoire délirante est racontée à rebours. Quant aux Aventures de Minette Accentiévitch, il s’agit d’un court roman érotique, mais pas, seulement. Comme le sous-titre l’indique, il s’agit en réalité d’un roman de chevalerie. A strictement parler, un roman de chevalerie raconte les aventures d’un chevalier cherchant à gagner l’amour d’une dame. Le Don Quichotte de Cervantès est une parodie du genre, l’homme de la Mancha, ce rêveur fou, cherchant à séduire une Dulcinée qui n’existe pas ou du moins qui n’a rien à voir avec la vraie. Minette Accentiévitch est aussi une rêveuse poursuivant une quête, une quête du plaisir et pour cela elle est prête à donner son corps à tous les hommes qui en voudront bien, à tous ces hommes qu’elle croit toujours sublimes et qui ne s’avèrent être que des minables. Notons que Don Quichotte est le seul livre que Minette aie lu, même si elle ne l’a jamais terminé ; elle a trop de choses à faire, Minette. C’est en de très courts chapitres (soixante-quinze) que Matijević relate les exploits de sa créature.
Il est d’ailleurs dommage que ce sous-titre si significatif ait disparu de la superbe réédition à tirage limité réalisée par Les Allusifs en octobre dans leur collection “Versant Visuel”. C’est le seul petit défaut de ce volume. Si les collections traditionnelles des Allusifs sont, on le sait, de qualité, l’ouvrage ici proposé est tout simplement exceptionnel. Il s’agit donc d’une édition brochée, d’un format de 18, 6 centimètres sur 26. Le texte est mis en valeur par un papier légèrement rosé (comme le sera votre visage en lisant les frasques de Minette), par un jeu sur les couleurs et les formats des polices de caractère et surtout, surtout par les illustrations de Gérard DuBois, un dessinateur français installé au Québec collaborant à de nombreux journaux et magazines (New York Times, Wall Street Journal, Washington Post, Le Monde, Playboy, etc.) et dont l’œuvre a été l’objet de plusieurs expositions aux Etats-Unis, au Canada et à Paris.


Les illustrations permettent de saisir la confrontation du rêve et de la réalité qui jalonnent les aventures érotico-picaresques de Minette. Minette, à la fois Eve et Lilith, est parfaite ; elle est, nous dit l’auteur, une création de son imagination inventée pour rivaliser avec les autres minettes de la littérature : Lolita et ses consœurs. Minette, c’est la femme :

« Minette Accentiévitch a une tête, et tout ce qui va avec. Les yeux, la bouche, et ainsi de suite. Son corps est mince, élancé. Elle a de beaux seins fermes, ils pourraient être un peu plus gros, mais bon. Elle a des jambes longues et fines, des fesses superbes. Des parties génitales aussi, bien entendu, ainsi qu’un estomac, un foie… Elle a tout, Minette Accentiévitch, même un vide dans la cage thoracique, lequel bat comme une horloge, comme un cœur. »

Les Chiennes de garde détesteraient Minette car Minette est un fantasme masculin. Minette n’a pas un corps, elle est un corps, elle est la sensualité à l’état pur. Son cerveau ne lui sert guère que « lorsqu’il fallait décider quelle marque de cigarettes acheter ». Il y a deux choses que Minette aime faire dans la vie : fumer et baiser, baiser surtout. Point de cogito pour Minette qui ne découvre pas la certitude de son existence par l’exercice de sa pensée, mais par celui de son corps : fornico ergo sum pourrait être sa devise. D’ailleurs, dans son journal, elle déclare n’avoir pas baisé le 07 avril et elle en est anéantie. Minette est en quête d’absolu, elle est une idéaliste du sexe :

« Dès ses dix-huit ans, Minette Accentiévitch s’est taillé la réputation de la plus grande débauchée de la ville. Côté scandale et mauvaise presse, elle a surpassé toutes les femmes. Quoi que l’on racontât sur elle, on ne pouvait donner une juste image de son dévergondage, et aussi grand que fût le désir des gens de la noircir, ils n’y parvenaient pas car ils étaient incapables d’inventer quelque chose qu’elle n’avait déjà fait. »

Minette est par-delà le bien et le mal. C’est ce qui fait l’originalité du texte de Matijević. Il en rend compte par sa manière de raconter l’histoire qui, s’il n’était pas question de sexe, ressemblerait à un conte pour enfants. Les phrases sont simples et le ton innocent, sans le moindre soupçon de moraline. C’est d’ailleurs l’innocence qui caractérise Minette. Elle se donne sans arrière-pensée et si elle joue à se refuser à Popaul (sic) Tchoukavatz, ce n’est pas par méchanceté car elle n’a aucune notion du bien et du mal. Minette est tout au plus cruelle, cruelle comme peuvent l’être les enfants et les animaux : elle blesse sans volonté de blesser. Par exemple, elle n’imagine pas un instant qu’on puisse tomber amoureux d’elle et ne se rend absolument pas compte des tourments dans lesquels elle plonge le Dr Kostitch. Et lorsqu’elle apprend que son épouse est partie avec son fils à cause de ses frasques, « les dents de la conscience n’ont fait que glisser sur elle comme sur le corps lisse et dur d’une noisette. »

La suite de cet article est à lire ICI...



mardi 8 décembre 2009

Les boîtes. B.S. Johnson, Les Malchanceux.

Les choix éditoriaux des éditions Quidam sont, pour ce que j’en connais, toujours très bons. Sans doute parce que Pascal Arnaud aime prendre des risques et offrir aux lecteurs des livres singuliers. Cette singularité est parfois double, Quidam publiant des livres impressionnants en tant que texte et en tant qu’objet. Je parlais il y a peu de Rome, regards de Brinkmann, livre monstrueux, s’il en est. J’avais aussi évoqué Albert Angelo, le livre à trou, de B.S. Johnson, auteur dont Quidam a décidé de publier tous les titres (sept romans). C’est au tour des Malchanceux, son quatrième roman, d’être enfin traduit, quarante ans après sa sortie. B.S. Johnson est un écrivain anglais qui s’est suicidé à l’âge de quarante ans en 1973. Célébré de son vivant puis peu à peu oublié, Johnson est redécouvert en Angleterre, mais encore bien peu connu en France.
L’objet-livre est impressionnant puisque Les Malchanceux est un livre-boîte. Lorsqu’on ouvre le coffret, on découvre à droite un ensemble de vingt-sept livrets (de deux à seize pages) tenus par un bandeau rouge et à gauche un mode d’emploi nous informant que ces livrets, à l’exception du premier et du dernier, peuvent être lus dans n’importe quel ordre. Une fois que l’on a retiré les livrets, apparaît au fond de la boîte un article de presse relatant un match de football qui opposa, un jour de 1969, City à United. Sur trois tranches intérieures, on peut lire des phrases en exergue, deux de Samuel Johnson et une de Laurence Sterne.




Alors, bien entendu, on pourrait croire que tout ceci est futile, que ce n’est que du gadget postmoderne. Eh bien, non : la forme se confond ici avec le fond et participe pleinement au sens. Pour le comprendre, il convient de rappeler les critères esthétiques de Johnson. Comme le rappelle Jonathan Coe dans la préface [1], il y a deux principes qui commandent l’art de Johnson.
Le premier est son refus de la fiction, le second son refus de la linéarité. La fiction est un mensonge et le devoir du romancier est de raconter le quotidien dans sa banalité. Il ne s’agit pas pour autant d’autofiction, de se lamenter sur sa petite vie ou de tenter de l’intellectualiser. L’objectif est de rendre compte du réel par l’intermédiaire d’un sujet réel, à savoir l’auteur lui-même.
Cette quête du dire vrai le conduit à repousser les formes traditionnelles du roman, en particulier dans ce livre. Dans la continuité de Laurence Sterne, de James Joyce et de Samuel Beckett (qui le soutiendra en rédigeant la quatrième de couverture de Christie Malry règle ses comptes) qu’il admire, Johnson reproche au roman traditionnel sa linéarité qui est, selon lui, « une façon d’écrire anachronique, inacceptable, illogique et absurde. » De Laurence Sterne, Johnson a hérité l’art de jouer avec les règles typographiques. C’était surtout le cas avec Angel Angelo, ça l’est moins dans ce livre où mis à part les symboles qui remplacent les numéros de pages devenus obsolètes, il n’y a guère de fantaisie si ce n’est l’utilisation d’espaces plus ou moins importants entre des mots ou des phrases. Et ce n’est pas pour jouer. Les espaces permettent de marquer les temps d’arrêts dans le stream of consciousness du narrateur, de briser la linéarité. Celle-ci trahit nécessairement la pensée qui est par définition discontinue. Il y a des moments où les flux de pensées s’interrompent, où les mots s’épuisent dans des silences. Pour que la logorrhée intérieure du narrateur soit le moins artificielle possible, il était nécessaire de marquer ces interruptions provisoires des flux de conscience. Ce procédé n’est cependant pas suffisant. James Joyce s’était occupé de ce problème dans le dernier chapitre d’Ulysse en supprimant toute ponctuation et toute cohérence dans l’enchaînement des idées de Molly. Il n’y a en effet que dans les romans que notre pensée est organisée, que les raisonnements et les sensations ont une cohérence interne et durable, que, finalement, le “je” est le maître. En ce sens, le roman traditionnel entretient le mythe du cogito cartésien, le roman traditionnel est cartésien, il croit en la toute-puissance d’un “je” qui serait l’origine de la pensée. Or, s’il est vrai que le “je” pense, il n’est pas le seul à le faire et il ne maîtrise finalement pas grand-chose ; les pensées issues du corps, du subconscient, etc., surgissant sans cesse malgré lui et s’imposant à lui. Joyce pousse ainsi au paroxysme le principe du réalisme littéraire, montrant sans doute ainsi ses limites puisque “Pénélope” est un chapitre difficilement lisible et on imagine mal un livre entièrement écrit de cette manière. Le roman est un artifice, il a des exigences formelles et c’est dans ce cadre que B.S. Johnson a décidé de se débattre :

« Le roman est une forme, tout comme le sonnet ; et dans les limites de cette forme, on peut choisir d’écrire la vérité ou d’écrire de la fiction. J’ai choisi d’écrire la vérité sous la forme d’un roman. »

Le roman est certes une forme, mais ce n’est pas une forme figée et selon ce que l’on s’apprête à écrire, il est possible de la modifier[2].
Les Malchanceux raconte l'histoire d’un homme submergé par ses souvenirs en arrivant dans une petite ville des Midlands où son journal, l’Observer, l’a envoyé couvrir un match de football opposant City à United. Nottingham est à Johnson ce qu’est la madeleine à Proust. Parti de Londres la tête vide, le narrateur s’aperçoit en descendant du train qu’il connaît cette ville, la ville de Tony Tillinghast, son vieil ami décédé à vingt-neuf ans d’un cancer. Dès lors, les souvenirs surgissent de manière chaotique, passant d’une époque à une autre, d’un sujet à un autre, etc. Pour traduire cela, il était nécessaire de repenser les règles du roman et d’en finir avec l’ordre :

« Le livre relié impose un ordre, contraint par la pagination, au matériau brut. […]. L’idée du livre non relié était un procédé efficace pour réussir à rendre le fonctionnement aléatoire du fonctionnement de l’esprit. »

En dehors du premier livret qui raconte l’arrivée à Nottingham et le dernier qui en relate le départ, les livrets forment des textes strictement indépendants les uns des autres, pouvant être lus dans n’importe quel ordre. L’ordre aléatoire participe pleinement au sens : comme en nous tous, les souvenirs s’imposent, ils ne sont pas convoqués un à un et la chronologie se perd : « l’esprit condense le temps, les lieux et les instants se confondent » au point que le narrateur constate qu’il est lui-même incapable de les ordonner. Pourquoi le ferait-il dans un livre s’il n’en est pas capable en réalité ?
Omniprésent, le “je” est pensé plus qu’il ne pense, c’est-à-dire que les souvenirs, les sensations et même les pensées organisées s’imposent au sujet ; procédé qui n’est pas sans rappeler Beckett duquel Johnson se rapproche également au niveau du style par ses longues phrases « aux circonvolutions multiples que, comme le dit cette fois très justement Coe, ponctuent de simple virgules. » Les souvenirs surgissent parfois par des associations d’idées saugrenues, ils concernent certes Tony et donc June, sa femme, mais aussi Wendy, celle que Johnson a aimé plus que tout, et celles qui lui ont succédé et dont il a même oublié les noms, comme cette fille petite et menue que jamais il ne parvint à pénétrer, son hymen étant « aussi sec qu’une peau de chamois ». Les œuvres de Johnson sont toujours pleines d’humour et même avec ce livre si triste, il parvient à nous faire sourire. Au cours de cette triste journée, ce sont aussi les impressions visuelles qui s’imposent et suscitent diverses réflexions : la foule du samedi, le goût d’un jambon dévoré sur un banc public et bien évidemment l’architecture, l’une des passions de l’auteur-narrateur. Même pendant le match, médiocre d’ailleurs, sa pensée s’évade et, plus intéressant encore, nous assistons au processus d’écriture de l’article, ce qu’il aimerait dire et qu’il ne peut pas dire, ses hésitations dans les formulations ou dans le choix des mots. L’article final, dans le fond droit de la boîte, n’aura d’ailleurs pas grand-chose à voir avec celui qu’il écrit au fur et à mesure de la rencontre.

L’essentiel de ce livre reste les souvenirs concernant Tony. Comme souvent avec nos amis, les souvenirs sont constitués de petits riens et l’évocation qu’en fait Johnson rend cette amitié à la fois très réelle et très émouvante. La mort est toujours absurde. Mais elle l’est encore plus lorsqu’elle concerne une personne jeune. Tony venait juste d’en finir avec ses embêtements, tout s’arrangeait pour lui. Il avait soutenu sa thèse avec succès alors que l’Université lui avait supprimé sa bourse suite à son mariage, il avait obtenu un poste, il avait un enfant et venait d’acquérir une maison dans laquelle il s’apprêtait à aménager ce dont il rêvait depuis toujours : un bureau. Ce bureau, il ne s’en servira jamais et son enfant, il n’aura jamais la force de le prendre plus de quelques instants dans ses bras…

« ça me mine, mais je suis vraiment un foutu égoïste, je pense à moi, ça me mine tout ça, l’absurdité de sa mort, à son âge, si jeune, vingt-neuf ans, c’est complètement absurde, un non-sens total, pourquoi ? Alors que tout commençait à s’arranger pour lui, alors qu’il avait réalisé ses rêves, j’imagine, la déchéance, la déchéance absolue d’un homme, en accéléré, deux années seulement, y me semble, à partir de cette date, même pas deux ans, pourquoi ? Ça veut rien dire ! »

La mort est toujours absurde et la mort de l’autre est tragique à cause de la peine qu’elle suscite, mais aussi parce qu’elle est la promesse de notre propre mort à venir. Parce qu’il est lucide, parce qu’il ne se cache pas derrière de beaux principes, Johnson reconnaît le malaise que cette mort lui inspire. Bien plus : il se le reproche. Jonathan Coe est encore une fois bien mal inspiré de lui reprocher son égocentrisme. Bien sûr, Johnson a été furieux de l’absence de Tony et sa femme à la soirée qu’il avait organisée pour la sortie de son second roman, second roman qu’il n’aurait jamais écrit sans l’aide de son ami. Le problème médical invoqué alors lui avait semblé être une excuse minable alors que la douleur persistante ressentie par Tony à la clavicule s’avérait être un cancer qui s’était déjà généralisé. Johnson se reproche sans cesse la rancœur alors ressentie.
Est-ce de l’égocentrisme que de se donner le mauvais rôle ? Comment parler d’égocentrisme alors que Johnson va au bout de sa sincérité en reconnaissant qu’il était incapable d’accepter et donc de comprendre la déchéance de son ami ? Qu’il était incapable de comprendre que Tony, ce bibliophage, était devenu incapable de lire, de tenir un livre, qu’il était incapable de se concentrer sur la lecture qu’il lui faisait de son nouveau roman, qu’il était incapable de supporter de le voir le regard vide et la bave aux lèvres, qu’il était incapable finalement d’accepter sa longue agonie et sa mort. Leur dernière rencontre est poignante :

« Je savais que s’il était encore en vie la semaine suivante, il ne serait presque plus en état de me parler, vu la vitesse à laquelle son état se dégradait, il se désintégrait, et mes dernières paroles pour lui, le peu que je pouvais lui donner, seul avec lui, prêt à partir, déjà habillé, la voiture n’attendant que moi pour nous emmener à la gare, c’était maintenant, alors je l’ai regardé, j’ai soutenu son regard, qui cette fois ne le lâchait pas, au prix de quel effort, je me le demande, et je lui ai dit, je n’ai rien trouvé d’autre, qu’est-ce que j’aurais pu dire d’autre, je lui ait dit, T’en fais pas mon pote, j’écrirai tout. ........ T’aura pas grand-chose à raconter, c’est ce qu’il m’a fit, après un silence, très lentement, et toujours, ce regard. ....... On en est tous là, c’est ce que je lui ai dit. »

Comment parler d’égocentrisme alors que Johnson en écrivant son livre empêche son ami de mourir totalement ? On meurt toujours deux fois, une première fois physiquement, une seconde fois dans le souvenir. Lorsque tout le monde nous a oublié, c’est comme si nous n’avions jamais vécu. Le cadavre de Tony a été déposé dans une boîte en 1969, quelque part en Angleterre, mais il continuera à survivre grâce à cette autre boîte, ce livre magnifique qui empêchera pour toujours Tony de rejoindre la foule de ceux que la mort a rendu anonymes comme ces hommes enterrés dans le cimetière de Lincoln où les deux amis se promenèrent parmi « ces pierres tombales, avec que des nombres, ou des initiales, pas un seul nom : des pendus, j’ai jamais su si c’étaient des assassins, des déserteurs, des traîtres, ou des pauvres types, pas vernis, rien que des pas de chance, des malchanceux. »
Tony avait raison, il n’y avait pas grand-chose à raconter, mais ce pas grand-chose qui constitue la vie ordinaire, B.S. Johnson a su en faire une œuvre rare et aussi une œuvre prophétique puisque, nous l’oublions pas, Johnson s’ouvrira les veines dans son bain un jour de 1973 alors qu’il écrivit dans le dernier livre des Malchanceux :

« Si je me jetais sous ce train, ma mort, elle serait tellement plus rapide que la sienne, un suicide, non, une mort, toute simple, un moyen comme un autre, tout simplement, je veux pas mourir, non, mais mourir comme ça, aujourd’hui, je trouve que c’est mieux, mieux que sa mort, et de loin, tout est possible, je sais que je ne suis pas obligé de partir comme lui, de la même façon, il y en a d’autres, plus rapides, plus efficaces, cette idée, tout ça, ça devrait m’apaiser un peu, me réjouir en quelque sorte. ........ Mais non. »


[1] A noter que sa biographie de B.S. Johnson est à paraître chez le même éditeur en début d’année 2010.
[2] À ce sujet, Jonathan Coe, dans la préface qu’il consacre aux Malchanceux, est bien peu pertinent. Il note d’abord qu’il est paradoxal qu’un homme aussi ordonné que Johnson ait écrit un livre non relié. Non seulement, je ne vois pas où est le paradoxe, mais je crois qu’il faut être extrêmement rigoureux pour écrire ce genre de livre, pour éviter les incohérences entre les livrets. Coe estime également que le combat livré à la linéarité par Johnson a finalement échoué puisque celle-ci est conservée à l’intérieur des livrets. Or, c’est oublier ce que disait l’auteur, à savoir que le roman reste malgré tout une forme dans laquelle il accepte d’écrire. La forme du roman exige un minimum de linéarité, les mots et les phrases doivent être ordonnés pour permettre la lecture.






B.S. Johnson
, Les Malchanceux. Quidam Editeur. Traduit par Françoise Marel. 32 €








Illustration : Gilbert Garcin, Les fils du temps.